Scène II

Genre
Théâtre
Langue
Français
Source
Paris, Georges Crès, 1921
Transcription
Sébastien Marineau
Dans le même ouvrage :

On se trouve dans un lieu sans espace descriptible… l’Antre, cave visqueuse, pulpe de fruit vénéneux…
Quelques lueurs égarées suivent les rehauts et les chutes des voix et de la LYRE, — permettant seules d’apercevoir

ORPHÉE
comme en proie à une frénésie.
Plus bas ! Plus bas ! jusqu’au ventre impur de la terre…
Je te cherche avec allégresse, ô Fugitive !
Je te poursuis en riant ! À tâtons ! Je fouille les replis du manteau lourd que j’avais cru dépouillé…
Plus bas ! Ha ! plus bas encore…
Les hommes perdent l’esprit dans ces ténèbres !
Je m’y plonge ! Je me baigne ! Je descends avec délices !
Le bruissement de la LYRE entoure ces paroles de lueurs violettes vite amorties.
Es-tu là ? Pourquoi disparaître et t’enfuir ?

Comme en répons, roulent par la bouche de la caverne des échos attardés de la dispute du Vieillard et des Ombres…

Morte…
            — Morte…
                              tuée par lui…
                                                    — Morte par
grand a…
                — Morte par
                                    — maléfice !

ORPHÉE
(avec emportement)
Morte… Qui a dit « morte » ?
éclatant d’un rire de haine :
Ce sont les hommes… là-haut ! Ils jacassent entre eux…
Morte ! Ils te croient morte !
La mort n’atteint pas où nous sommes.

Un appel pressant de la Lyre laisse entrevoir un déboulis de rocs, de fanges, de mousses humides plongeant dans une ombre d’où remontent incessamment des fumées lourdes fusant du sol vers la voûte qui renvoie au sol une incessante pluie lente.

Et du plus profond de l’Antre, on voit sourdre

UNE FORME
indécisément voilée,

ORPHÉE
Tu es là : vraiment ! dans cette boue et dans ce silence…
Pourquoi ? Pourquoi ?
Les lueurs de la LYRE pénètrent l’Antre sans l’émouvoir. Et l’appel et les lueurs, vite étouffés, s’éteignent sous une angoisse double.
Tu ne réponds pas ?

LA FORME
Je ne suis plus celle que tu aimes.

ORPHÉE
Ne joue pas avec les échos.

LA FORME
Je ne suis plus celle que tu as tuée.

ORPHÉE
Ne fais pas mentir les échos.

LA FORME
Ma voix est véridique.

ORPHÉE
Ta voix est fausse, soudain… Qu’es-tu devenue ! Eurydice !

LA FORME
Je ne suis pas Eurydice.

ORPHÉE
Ô aveu d’ingratitude ! Tu ne serais pas Eurydice ! Tu ne me crois plus…
Qui te reconnaîtrait mieux que moi ?
Réponds ! — Tu n’oses pas ? Ta voix changée, tu en as peur toi-même…
Oui. Mieux vaut se taire… se taire et… Fuir tout d’un coup !
Viens, remontons vers le Palais chantant.

LA FORME
Ah ! jamais plus ! N’y songe plus ! Tu es ici-bas où l’on meurt.
Ah ! le beau chant d’oiseau fou ! Il s’étrangle… Tu es ici-bas. Tu es homme.
Je suis heureuse.

ORPHÉE
Je suis maître. Viens !

LA FORME
Tu n’es plus maître que d’un seul hymne, Funèbre : et pour l’épouse, et pour l’époux.
Je suis heureuse.

ORPHÉE
Tu prononces des mots sans harmonie… Le son de tes lèvres est vide…
Il y a quelque maléfice humain. Ces vapeurs, ces bouffées d’un souffle empesté !
Cet antre sourd… Ô ! par où fuir, fuir, fuir ?

LA FORME
Personne que moi ne saurait te montrer la route.
Personne, et non pas un dieu, n’est sorti lui-même de ceci.
Mais je suis heureuse.

ORPHÉE
Je t’ai donné la ferveur de ma voix.

LA FORME
Je t’ai conduit au Palais de mes noces : Voici la couche et voici la maison.
Tu as passé le seuil ! L’épousée se dévoile.
(La forme se dévoile.)
Orphée ! Tu dois enfin regarder et me voir.
Vois donc ! Je suis la Prêtresse-Ménade !
Et vierge comme l’Autre, et sacrée !

ORPHÉE
Laisse-moi !

LA MÉNADE
Je ne te touche pas.

ORPHÉE
Eurydice, qu’es-tu devenue !

LA MÉNADE
Ne m’insulte pas.

ORPHÉE
hésitant.
Quoi ! Tu fais des signes… comme une femme ! Tes pieds s’enlisent dans la boue… Ta main est souillée… Arrache-toi de la fange !

LA MÉNADE
C’est ma demeure ! C’est mon Palais à moi !
J’aurai le sort même de l’Autre.
Je l’enviais, là-bas, toutes les nuits au bord du Fleuve,
Je veux aussi… Chante ! Tu es redoutable à ceux qui t’aiment.
Tu es puissant.

ORPHÉE
Tu implores… (je ne te comprends pas…) je ne sais quoi… Attends… N’importe…
Je vais te secourir.
Comme un recours à un charme indéfectible, il saisit à nouveau la LYRE et tente de la faire sonner.
Le chant s’étouffe.

Ma LYRE s’assourdit et s’étouffe…
Ma LYRE même a peur ici ! Viens !
Suis-moi, ô celle que j’ai suivie…

LA MÉNADE
Fais que j’obéisse.

ORPHÉE
Je ne t’entends plus… Je te vois, lamentablement.
Je te vois : tu es toute emprise par la terre…
La terre monte autour de tes jambes… La voûte pleut sa boue chaude sur tes seins…
Je… ne… puis…

LA MÉNADE
Gloire ! tu es à moi ! Tu es là ! Le héros va mourir dans mes bras — et d’abord, captif, il me tuera.
Tu es ma divine proie ! J’ai choisi le dieu que j’aime ! Il est descendu, il m’habite.

ORPHÉE
Que fais-tu ? L’immonde nous étreint. Les hommes rient, là-haut. Leurs pieds frappent nos têtes !
Ils sont ivres de ces vapeurs et de nos plaintes…
Mais non ! Ils ne vaincront pas :
Souviens-toi, nous avons chanté et le Palais a volé en nuages…

LA MÉNADE
Tu es en moi. Dans mon piège, dans mes bras. Tu es sans force et sans voix…

ORPHÉE
J’étouffe… J’étouffe… Ce poison… Ce chaos… dans ma poitrine…
Ce combat qui n’est pas le mien.

LA MÉNADE
Gloire ! Dans mon palais sourd et au plus profond de mon antre, viens.

ORPHÉE
Aide-moi ! — Non ! ne caresse pas ainsi !
Ce n’est pas l’étreinte humaine

LA MÉNADE
Joie ! ô joie ! la boue chaude

ORPHÉE
qui sauvera !
À quoi bon te dévoiler ?

LA MÉNADE
est mon
lit de tendresse,

ORPHÉE
Tu crois t’évader de la fange ? mais

LA MÉNADE
le poids de toute la montagne

ORPHÉE
plutôt
Crions d’amour, et que les roches dansent de respect et que la voûte

LA MÉNADE
est ma volupté.

ORPHÉE
se déchire !
Et nous vivrons dans le ciel d’Eurydice.

LA MÉNADE
Tu l’as véritablement tuée. Mais elle n’est pas morte avec toi.
Orphée !

ORPHÉE
Ne livre pas mon nom ici.

LA MÉNADE
(criant)
Orphée !

ORPHÉE
Tais-toi !

LA MÉNADE
Oui. Le silence. Pour nous deux.

Le même silence.

ORPHÉE
Viens ! Viens !

LA MÉNADE
comme en folie.
Je t’ai dit « Viens » aussi. Je suis Reine ici. Je suis ivre ! Moi, prêtresse, je saisis mon dieu !
Dans un transport elle enlace le corps redressé d’Orphée, dont, sauvagement, elle entoure les hanches.

ORPHÉE
haut et droit, sans mouvement de retrait sous l’étreinte, dresse sa LYRE au dessus du combat.
Et, saisi d’un rire éclatant :
Ha ! Ha ! Ha ! c’est toi qui fais cela !
Ha ! ils disaient bien, là-haut, tu es morte.
Tu es bien morte. Tu n’es pas l’autre Eurydice,
Morte d’amour, morte là-haut.
… mais moi ! Mais moi ! lyre au-dessus de tout !
Ah ! périsse la femme ! — Lyre, ouvre-moi la route ! Ma route !
À moi !

D’un sursaut fulgurant, il déchire le réseau de la LYRE ; et le crèvement des cordes et leurs cinglements trament l’Antre,

(qui se fend comme un fruit) de rayons faisant au plus profond de l’épaisseur une échappée radieuse,
par où, d’un seul bond, s’évade et disparaît

ORPHÉE

Puis, tout l’Antre retombe, écrasant

LA MÉNADE

avec un obscur fracas.

Les ténèbres referment leur Rideau.