Scène II

Genre
Théâtre
Langue
Français
Source
Paris, Georges Crès, 1921
Transcription
Sébastien Marineau
Dans le même ouvrage :

(Le Rideau s’ouvre)

un repaire profondément reculé.

ORPHÉE
seul, tapi comme un fauve derrière des feuillages, halète.
Hors des hommes ! Hors du bruit des hommes ! Encor fuir… Fuir… Fuir… J’appelais… J’écoute… J’ai chanté… J’écoute… Ne répondent que les rochers et les bêtes !
Je croyais mon gîte invisible, inaccessible, hors des hommes… Et ils paraissent, crachant leurs mots.
Fuir encore ? Fuir… Fuir… — Je suis las ! J’ai soif d’un cri au cœur d’un autre ! — Entendre un chant qui ne soit pas le mien !
Ho ! bruits d’hommes… Tumulte et insultes ! Ils me traquent jusqu’au fond de mon silence.
Non… C’est plus doux… Mousse froissée… Rosée secouée… C’est plus furtif que le galop d’un chacal. On glisse…
Des pieds nus à peine posés… Ce ne sont pas les hommes… Ce ne sont pas mes bêtes familières… Ni la course du vent dans les taillis…
Il s’en vient vers moi quelque chose d’ignoré, d’inouï…

Paraît
EURYDICE
Elle s’arrête d’un bond, interdite. Ils se dévisagent et s’épient l’un l’autre, sauvagement.
Puis Eurydice balbutie :

D’où je viens ? Pourquoi je viens ? Mon père m’a dit…
Il m’a dit… Oh ! voici ta Lyre. Comme elle est grande et courbée ! Elle a des cordes bien tendues…
Elle a des cordes nombreuses : quatre, et huit et douze… Douze cordes, est-ce donc permis ?

Elle avance.
Puis-je la prendre ? La soulever ?

ORPHÉE
se dressant à demi, fait un geste…

EURYDICE
… Non ?
Tu ne veux pas. Est-elle lourde ? — Je sais un peu jouer aussi ; sur le tétracorde… Mon père, quand les doigts lui pèsent, je joue pour lui devant des chefs.
C’est pourquoi il m’a enseignée…
Toi, qui t’enseigna ? Qui fut ton maître ?
On dit que tu charmes les bêtes velues et que tu fais danser les pierres…
On dit parmi les villages… — Est-ce vrai que tu es tombé du ciel ?

ORPHÉE
Ta voix…

EURYDICE
Ah ! Tu chantes avec des mots. Pourrais-tu parler comme les autres ?

ORPHÉE
Ta voix…

EURYDICE
Tu ne dis pas cela comme les autres… comme les hommes. Quand je chante à leurs repas, et s’ils ont bu, ils me prennent dans leurs mains en criant qu’ils m’aiment…
Non ! je ne laisse pas… mais ils sont forts et ils ont les bras rudes…
Toi, ton visage et tes poignets sont blancs. Voudrais-tu vivre parmi les hommes ?

ORPHÉE
se dresse avec emportement.

EURYDICE
Les deux étrangers, pourquoi te cherchaient-ils ? Ils te suppliaient comme un roi.

ORPHÉE
embrassant d’un geste impérieux la Montagne et relevant sa LYRE :
Je suis roi.

EURYDICE
recule avec respect :
Oh ! Tu habiteras une maison avec des piliers peints de couleurs… Tu vêtiras des vêtements tissés et tu porteras la hache au double fer.
Tu entendras le peuple répétant tes mots, et le Fleuve qui bruit sans discontinuer, et la Mer qui se tait parfois ou bien hurle plus fort que tout…
Tu régneras !

ORPHÉE
Je suis roi.

EURYDICE
Je serai ta servante.

ORPHÉE
Mais qui donc a donné le chant à ta voix…

EURYDICE
Je ne sais. Peut-être toi. Voici deux lunaisons que je n’écoute plus ailleurs…
Mon père se tait, par piété !
Mon père… j’oubliais son message : il se désole : il tremble que tu ne disparaisses…
Ne t’en va point : reviens vers lui qui te révère…

(Elle recule.)
Voici ta route…

ORPHÉE
J’aime…

EURYDICE
              Viens…

ORPHÉE
                           Ta voix…

EURYDICE
apeurée soudain et qui s’arrête.
Comme les autres ?
un moment d’attente craintive.
Tu ne me prends pas dans tes bras ?

ORPHÉE
Pourquoi ?

EURYDICE
Tu ne me serres pas avec force ?

ORPHÉE
Voudrais-tu !

EURYDICE
Je savais bien. Tu n’es pas comme les hommes…

ORPHÉE
J’aime…

EURYDICE
Oui. Et tu ne m’as pas fait mal encore…

Elle lui tend à distance craintive la main, et l’attirant, le conduisant, tous deux retiennent décidément vers la lisière des montagnes, vers les rumeurs, vers les hommes.

Le Rideau tombe au moment où elle va se laisser atteindre par Lui.