Scène III

Genre
Théâtre
Langue
Français
Source
Paris, Georges Crès, 1921
Transcription
Sébastien Marineau
Dans le même ouvrage :

Le Rideau se relève,

très doucement. La nuit a passé. Il vient du Fleuve des buées fraîches et caressantes. Les mousses et les herbes se givrent. On pressent l’aube, et l’air tremble et rit sous l’haleine du jour neuf.

Étendue à la même place,

EURYDICE
gémit ses mêmes plaintes, mais alenties.

Paraît
LE VIEILLARD-CITHARÈDE
Il s’est retiré plus loin que de coutume, cette nuit. C’est ici pourtant qu’il aime à chanter.
Qui donc a pu l’offenser davantage ? Oh ! ces hommes hargneux plus que des bêtes !

EURYDICE
qu’il frôle en passant, l’aperçoit et supplie :
Père ! tu me consoleras ?

LE VIEILLARD
Qui veut être consolé ?

EURYDICE
Moi, mon père.

LE VIEILLARD
Que fais-tu là ? Pourquoi n’es-tu pas auprès de lui, toi seule qu’il accepte auprès de lui ?

EURYDICE
Il me fuit… Il m’a laissée ici…

LE VIEILLARD
Il te fuit ! — Que lui as-tu fait, méchante enfant ? L’aurais-tu mécontenté…
Ou déçu peut-être ?
Que lui as-tu dit ?

EURYDICE
Je lui ai dit que je l’aime…

LE VIEILLARD
Et puis ?

EURYDICE
Il me fuit.

LE VIEILLARD
Tu lui as dit que tu l’aimais !
Pourquoi lui donner des mots flétris par toute femme ?

EURYDICE
Mais j’ai cherché à lui plaire en écoutant… J’ai tendu mon visage et toute ma pensée… Toute moi vers ses caresses…

LE VIEILLARD
Pourquoi réclamer qu’il te traite en épouse, Lui, qui est autre qu’un homme, et plus Maître que tous les époux ?

EURYDICE
Donne-moi un homme ! Donne-moi un Maître de famille ! Qu’il se serve de moi ! Qu’il m’attache !
Qu’il s’inquiète enfin de moi !

LE VIEILLARD
Tu ne sais pas ce que tu dis.

EURYDICE
Pour toi, tu te satisfais de bien peu : l’écouter… en te cachant…
Imiter sa voix, à la dérobée…

LE VIEILLARD
Ma fille !

EURYDICE
Et s’il te montre un jour son mépris ?
S’il te repousse de lui… en riant de joie.. en chantant ?
Que saurais-tu bien dire, alors ?

LE VIEILLARD
Ma fille, tais-toi. Étouffe ta rancune. Épargne à ton amour ce rappel des rumeurs des hommes…
Ce que je ferais ? — Courbant la tête sous son dédain, je suivrais sa voix même insultante — et recueillerais jusqu’aux silences de son mépris.

EURYDICE
Toi ! si hautain sous l’outrage ! Personne encore ne t’a traité ainsi !
Tu n’as jamais révéré personne — ni les dieux — comme lui.

LE VIEILLARD
C’est que Lui n’est personne, et non pas un dieu même ! (On l’aborderait avec bassesse et il répondrait aussitôt.)
Non, non, ce n’est pas un dieu descendu. Ce n’est pas un dieu ressuscité.
Il n’a pas vécu parmi les hommes d’autrefois. Il semble éternellement étonné de vivre au ras des hommes d’aujourd’hui.
Et il n’a point d’âge, si ce n’est, vraiment, à venir. Les années qui nous mènent ne peuvent pas se dénombrer pour Lui.
— Voilà qui doit te consoler, toi, petite fille des ravins, toute nue, toute ignorante —
Il t’a choisie, il t’a suivie, il t’accueille parfois en sa couche.
Il te comble d’une grâce inespérée — mieux que dans l’histoire que tu chantes, de Sémélé-la-Bienheureuse que daigna réjouir le Grand Dieu…

EURYDICE
Et qui mourut…

LE VIEILLARD
Oui, oui, tu te souviens.

EURYDICE
Et… si… je mourais aussi ?

LE VIEILLARD
À quoi penses-tu ? — Tu dis cela d’une voix toute changée !

EURYDICE
vient incliner sa tête près des genoux du Vieillard.
Tu me consoles. Tu me révèles.
Tu me donnes un grand désir… et peur aussi.

LE VIEILLARD
N’aie pas peur. Apaise-toi. On ne meurt plus d’amour parmi les gens que nous sommes. On ne meurt plus d’amour ni de divinité.
Cela serait beau, désirable… Oui, cela serait harmonieux.
Oh ! n’aie pas peur : on ne peut plus mourir ainsi.

Tous deux demeurent longuement pensifs, étouffant un effroi prophétique.

Rideau.