Scène II

Genre
Théâtre
Langue
Français
Source
Paris, Georges Crès, 1921
Transcription
Sébastien Marineau
Dans le même ouvrage :

Le Rideau se rouvre.

On est tout au bord du Fleuve, en pleine nuit, sous la lune plus haute.

On voit :

ORPHÉE
allongé au bord du Fleuve.

EURYDICE
achevant sa course effarouchée.
Où es-tu ? Où es-tu ?
Ils t’insultent, là-bas, du fond du bois…
(J’ai tous leurs cris dans les oreilles)
Ne les as-tu point entendus ?
Tu as passé par là, comme moi, à travers toutes les huées.
Il dort. Il dort, en dépit de tous et de moi !
Étendu, apaisé, mieux qu’il n’a dormi jamais entre mes bras.
Tu délaisses mes bras. Tu me délaisses toute. Tu fuis toujours.
Tu es loin.

ORPHÉE
J’entends…

EURYDICE
Oh ! le dormeur a parlé.

ORPHÉE
une voix inespérable,
D’où vient-elle ?

EURYDICE
J’accours à l’instant du Palais, comme toi.

ORPHÉE
Cette voix reculée

EURYDICE
Non : elle est tout près tout près de toi.

ORPHÉE
que j’avais trouvée et perdue…

EURYDICE
Elle n’osait… Elle se taisait…
Mais maintenant, tu m’accueilles et tu me gardes,
Dis-moi, veux-tu me consoler ?

ORPHÉE
Qui demande d’être consolé ?

EURYDICE
Tu as souffert ces gens et leurs injures ?
Je les hais ! Ils ont osé… Ils sont là encore…
Parle-moi, pour que j’oublie.

ORPHÉE
Qu’elle réponde ! Qu’elle entende aussi. Le mauvais silence tombera.

EURYDICE
À quoi rêve-t-il ? Il ne s’inquiète pas de moi.

ORPHÉE
Tu es là ? Tu m’as rejoint ?

EURYDICE
Oui, oui, mais il ne faut plus t’en aller. Il ne faut plus me mépriser : j’étais une fille sauvage.

ORPHÉE
Écoute-moi.

EURYDICE
livre tout le désir et la profonde attente de ses yeux.

ORPHÉE
Écoute avec moi :
Écoute tout au fond du monde :

(on entend un étrange chant inhumain.)

EURYDICE
Quoi donc écouter ?
Je n’entends rien que la nuit.
Je n’entends que l’eau et l’herbe sur la rive, le roulement des cailloux au fond de l’eau…
Et le vent qui tombe, et le temps qui passe, et les bruits des hommes qui s’en vont.
Et puis… je n’entends plus rien.

(On réentend cet étrange chant inhumain.)

ORPHÉE
Il gémit ! Il a peur ! Il ne veut pas :
Le fleuve revient en roulant sur lui-même et se tient suspendu.
Tout est recueilli et tendu comme un chaos originel.
Et je suis seul !

EURYDICE
Il se plaint d’être seul !

ORPHÉE
Mais seul je danse ! Mais seul je vole ! Mais seul j’habite…
Pourquoi ce corps est-il encore allongé par la terre ?
Je ne suis plus là-dedans. Je nage aux nuages du son.
Je suis…

EURYDICE
Il rêve plus profondément. Il s’épuise… Il est pâle… Il respire à peine…
Il ne respire plus… Orphée !

Le Nom plonge à travers l’étrange rumeur et s’en vêt comme d’un nouveau corps vivant.

Orphée n’a point tressailli.

EURYDICE
Vole et danse ! Va-t-en… où tu voudras en esprit !
(à genoux, prieuse plaintive aux flancs du dormeur…)
Je suis là, fidèle à ton corps endormi, plus docile que toute fille ou femme humaine…
Qu’une autre, jalouse, implore les caresses et le don nuptial,
Je ne demande rien ; je suis là, au bord de ton sommeil.
Tu ne m’as jamais dit ce qu’on dit en aimant. Une première fois, tu as chanté : « J’aime… »
À quoi bon ? Il dort plus sourdement ! Il est parti, il est perdu de lui, il s’est dépris de ce corps que je tiens sous mes doigts.
Va-t-en ! Va-t-en !
Non. Reste parmi nous les vivants.
Reviens à moi. Je t’aime.
Mais je ne veux plus que tu rêves si je ne peux pas aimer ton rêve aussi ! Ah !

Elle s’abat toute sur Orphée ; étreignant le dormeur sans défense, couvrant le visage de ses mains qui font des signes et des caresses…

Un cri… Eurydice se rejette en arrière.

ORPHÉE
a ouvert les yeux.
    Toute musique se tait.

LONG SILENCE
rompu par la voix tremblante d’

EURYDICE
Pardonne-moi… J’ai…

ORPHÉE
Que ce monde est sourd et silencieux !

EURYDICE
Ce monde… Où étais-tu ?

ORPHÉE
Qui m’a rappelé ? Qui m’a frappé ?

EURYDICE
Oh non ! pas moi ! J’ai mal… cette corde en cassant m’a cinglée…
Personne ne l’a touchée… Elle s’est brisée toute seule…
Mais tant mieux, et toutes les autres !
Voilà d’où vient ton mépris de moi, et les haines autour de toi-même : ta lyre,
Je la déteste : elle te possède, elle t’ensorcelle…
Mais je te délivrerai. Je t’éveillerai toujours de tes mauvais songes.
Alors, tu me diras ce qu’on dit en aimant.

(Dans un transport passionné :
ORPHÉE
saisit sa LYRE, se lève, et — détourné d’Eurydice :)
Tu es belle et indomptable, Lyre, amante enchantée !
Gardienne au seuil de mes palais sonores ! Réseau fier qui trame mes sommeils et défend mon rêve chantant,
Lyre, c’est à toi que vont les jeux aimants : tes hanches sont polies et nacrées ; la courbe de tes cornes est cambrée comme deux bras dansants :
Ta voix est nombreuse ! Ta voix est hardie ! Quand tu trembles, tout s’agite et retentit.
Mais, tes nerfs vivants, voici qu’ils se brisent : la corde morte traîne sur mes poignets et sur mes doigts.
Quel discord a pu la rompre ?
Ô seule ! Vas-tu m’abandonner ainsi ?
Je t’emporte, je te ravis, je te sauve avec moi-même !

Il s’en va, descendant le cours du Fleuve. Eurydice éclate en sanglots.

Le Rideau tombe brutalement.

Les pleurs d’Eurydice ne s’arrêtent pas de toute la nuit.