Scène I

Genre
Théâtre
Langue
Français
Source
Paris, Georges Crès, 1921
Transcription
Sébastien Marineau
Dans le même ouvrage :

Rumeurs grondantes :

ACTE II

SCÈNE I

Le Rideau s’ouvre.

Au premier plan, parmi les arbres d’un bois opaque, des ombres humaines récriminent sourdement. 

Tout au loin — large épée miroitant sous la lune qui lève — le Fleuve étend son cours impassible.

Les rumeurs se font plus pressantes et on distingue ces trois voix :

LE GUERRIER
Non ! Non ! Non ! Je n’ai jamais vu de pareil à cet homme !

LE PRÊTRE
Je reconnais combien il est étrange.

LA PRÊTRESSE-MÉNADE
Il est plus qu’étrange !

LE PRÊTRE
Qu’en dites-vous, parmi vous autres Ménades ?

LE GUERRIER
Il suffit bien qu’il détourne les gens de se battre !

LA MÉNADE
Non pas ! Il est fort. Mais si peu raisonnable… Cette servante — la vagabonde qu’il ramena du fond de la montagne…

LE GUERRIER
La fille du vieux fou ?

LE PRÊTRE
Eh bien ! Qu’on la chasse à présent.

LA MÉNADE
C’est elle qu’il prend pour épouse !

LE PRÊTRE
Comment sais-tu…

LA MÉNADE
Je le guette chaque nuit. Il passe là-bas toutes les nuits au bord du fleuve, en chantant, toujours suivi d’elle.
Il s’arrête, il s’allonge au bord du fleuve et la caresse d’une voix si puissante et si douce que toute femme envierait d’être là-bas étendue auprès de lui.

LE PRÊTRE
Que répond-elle ?

LA MÉNADE
Elle ouvre les yeux ; elle ne sait que dire… Une autre, plus ingénieuse, répondrait.

LE GUERRIER
Tu voudrais bien être…

LA MÉNADE
Non. Il donne peur avec son grand air magique.

LE PRÊTRE
Ce n’est pas un magicien. C’est le Roi : l’Oracle est indiscutable.

LE GUERRIER
Je n’ai pas compris. Mais je vois clair : il ne fait pas un bon guerrier : il ne fait pas un bon chef.
Quand j’ai menacé, il a fui ; il a fui jusqu’au fond de son repaire.
C’est un peureux ! C’est un lâche à la voix forte et au bras…

LE PRÊTRE
Garde que l’on entende ! Il y a autour de nous autant d’oreilles que de feuilles et le bois est plein de rumeurs.

LE GUERRIER
Qu’on entende, qu’on lui répète !

LA MÉNADE
Garde qu’il ne soit là !

LE GUERRIER
Qu’il vienne lui-même ; qu’il paraisse ! Je lui jette ceci en pleine face : tu n’es pas un vrai chef de horde ! tu n’es pas un gardien de troupeau !

LE PRÊTRE
Écoute au loin… Tais-toi.

LE GUERRIER
Me taire ! Toujours me taire ! Pourquoi me tairais-je devant lui ? Est-ce un homme, est-ce un roi, qui n’a pour besogne que les jeux de son gosier ?

LA MÉNADE
Il vient ! Il vient ! Sa voix sonne sans pareille sur le fleuve.

LE GUERRIER
Que peut-il bien chanter là ?

LA MÉNADE
Il dédie un hymne nouveau à chaque nuit.

LE PRÊTRE
indigné.
Est-ce possible ! Il a multiplié les cordes à la lyre ! Il a changé les Nombres consacrés !
Il s’en prend aux Modes vénérables… et il invente des chansons sans dignité.

LE GUERRIER
Attendez, je vais lui dire aussi la mienne.
Mais qu’il se montre enfin !
Ah !

LA MÉNADE
Il resplendit sous la lumière.

Plus loin que la forêt hostile, plus loin que les rumeurs des hommes, tout au bord du Fleuve coulant, marche
LE ROI ORPHÉE
sous des habits dynastiques. Sa LYRE qu’il dresse haute devant lui, ruisselle de lueurs radieuses, et les cordes nombreuses, pleines de son, s’irisent et chatoient.

LE GUERRIER
s’avançant vers lui.
Hé ? l’homme au bon gosier ?

Sous le bois, les Rumeurs lèvent. On discerne des têtes et des épaules gesticulant. Les grondements escortent de loin la Marche inaccessible.

RUMEURS
Hé ? l’homme au bon gosier ?

LE PRÊTRE
Je savais bien, nous n’étions pas seuls.

LE GUERRIER
Ho oh ! Celui qui feint de ne pas voir…

RUMEURS
Ho… Ho…

LE GUERRIER
Par mépris, sans doute ? Par mépris ?

RUMEURS
Voyez ! Voyez ! Voyez-le donc !

LE PRÊTRE
Voilà tout le peuple qui gronde…

LA MÉNADE
Comme des loups, dans l’ombre…

LE GUERRIER
Ha ah ? Celui qui fait le sourd ?

RUMEURS
Ouvre tes oreilles ! Ouvre-les bien !

LE GUERRIER
Pour ne pas répondre aux insultes ?

LA MÉNADE
Je ne l’ai jamais vu si fier et si noble.

LE GUERRIER
Lyrobate ! N’es-tu pas fatigué de la porter si haut ?

RUMEURS
Porte-lyre ! Porte-la haut !

LE GUERRIER
Te crois-tu colombe pour roucouler ainsi toujours ?

RUMEURS
Où sont tes amours…
                                       tes amours ?

LE GUERRIER
Cygne qui ne va pas mourir, qu’as-tu fait de ton plumage ?

RUMEURS
De tes ailes ?
                      De ton cou ?

LE PRÊTRE
C’est leur Roi qu’ils insultent là !
Le Roi que l’Oracle a sacré.

LA MÉNADE
Il peut les confondre d’un souffle. Mais, qu’ils s’en aillent donc jusqu’à lui :
Qu’ils se montrent tous dans la lumière.

LE GUERRIER
Dans la lumière ?

se retournant vers la foule

Regardez, vous autres !

Et il s’élance vers Le Roi, suivi de loin de la ruée du Peuple que tant de sérénité exaspère.
On le voit tout à coup en pleine clarté, frappé droit par les éclats du Chant.

ORPHÉE
passe et s’éloigne avec indifférence.
        La grande voix n’a même pas frémi.

LE GUERRIER
vacillant de stupeur, revient en bégayant vers la foule :
Il fuit… c’est… un… peureux…

RUMEURS
Il fuit…
              C’est…
                          un…
                                  peureux…

Et, ce disant, tous, ils reculent toujours.

Le Rideau, retombant, les contient à peine.

Les rumeurs décroissent, s’éloignent, soudain traversées d’une course effarouchée…