À Monsieur Gabriel Vicaire

   Cher Ami, 

   J’écris ton nom à la première page de ce livre, parce que j’ai relu et traduit devant toi la plupart de ces poésies, suivant que les avait dictées quelque souvenir de mon pays de Bretagne. C’est un peu notre histoire que je transcris, celle de notre amitié depuis vingt-deux ans que la destinée m’enferma dans cette prison de Paris, si grande, qu’on ne sait plus en sortir. Entre les marges de ces feuillets, il me semble que c’est notre jeunesse qui s’écoule, moins bruyante, mais plus attendrie, à mesure qu’elle s’éloigne, sans nous quitter encore.
   Ce recueil te répétera sans doute, mon cher Vicaire, que les mêmes fantômes nous accompagnent longtemps, je veux dire ici le même regret. La nature a doué chacun de nous – ceux qui agissent, dans une autre proportion que ceux qui pensent, – en vue d’une fonction propre. Ceux qu’elle a sacrés poètes ou bardes, n’entonnent bien que leur seule chanson. Je vivrais cent ans encore, que je n’échapperais plus à ces deux séductions, Annaig et Breizh ; et je pressens que mon dernier gwerz sera l’adieu à mon pays natal et à la jeune fille dont j’ai vu le beau printemps fleurir là-bas.
   J’ai souvent éprouvé que les hommes de bonne race celtique, à cause de leurs lointaines traditions d’idéalisme, sont possédés d’une âme d’enfant. Ils gardent sans une flétrissure les premières empreintes de la vie. La femme qu’ils ont aimée, ne s’en va plus de leur esprit ; les outrages du temps n’offenseront jamais les grâces dont le souvenir l’a revêtue ; un charme l’entoure d’éternelle jeunesse, comme une Belle au bois dormant. Même si elle a oublié, le douloureux amant lui reste fidèle. Tel est sur nous le prestige de ce grand mystère de tendresse et de douceur !
   Lorsqu’on a devant les femmes cette tenue de respect, on observe dans les choses de l’amour une pudeur extrême. Les « mots du cœur », qu’un banal usage a profanés, sont devenus moins dignes d’exprimer une pareille adoration. Est-ce décence, est-ce pauvreté, qu’on ne retrouve pas dans la langue bretonne les métaphores conventionnelles et les brûlants aveux ? Les fiancés de Bretagne reviennent du pardon, en se donnant la main ; les yeux baissés, la dousig-koant murmure quelquefois : « ma ene ! – O mon âme ! » Et le timide amoureux répond par un sourire silencieux. Ils s’aiment tout bas, comme les oiseaux sous le hallier.
   C’est à la mère que nous avons réservé les paroles caressantes. Que de berceuses bretonnes sont entrecoupées de ce refrain :

« Ma c’halonig ! – Mon cher coeur ! »

   Les enfants ont tous l’habitude de ce puéril baiser, qui les apaise :

« Tammig kalon he vamm !
– Petit bout de cœur de sa mère !

   Les Bretons grandis se souviennent du sortilège maternel. Gardant aux lèvres leurs premiers vœux d’innocents, mais éperdus sous la caresse ou la flamme d’un regard, ils ont une captivante superstition de la Femme…
   Et c’est là le secret de leur mélancolie. Atteints sans merci, ils tiennent leur blessure discrète : car ils redoutent le dédain, qui tue l’amour. Et ils transportent leur détresse dans les solitudes. Écoutant les voix aériennes, ils reconnaissent leur propre peine dans la plainte des vents par les bruyères et les landes, dans les chemins creux ou sur les vastes grèves. Ceux qui ont obtenu ces confidences de la nature ont goûté en des joies amères une telle volupté sans nom, qu’ils ne veulent plus être consolés.
   Notre nostalgie est incurable, parce que le remède est au-dessus de nos forces. Nous en prenons le germe, en naissant ; la fée qui nous adoptera en ce monde, nous touche d’abord au cœur : et l’on ne se soustrait pas au sort. Mais le mal du pays n’est mortel vraiment, qu’à ceux qui ont souffert là-bas, et que ne quittera plus le regret de la payse.
   Que de fois le pauvre chanteur de cour, malgré son ingrate voix de plein air, avec le joli biniou d’Emile Durand, m’a-t-il rappelé Brizeux en Italie et cette évocation d’un spleen si délicieux !

Ami, prends cet argent et sonne encore un air.
Vous, mes yeux, fermez vous à ce ciel pur et clair !
Ah ! le corn-bout résonne au loin, l’océan fume,
Et la fille d’Arvor a passé dans la brume !

   On nous considère comme une race asservie à des fatalités. Non ; c’est qu’elle se résigne sous les brutalités d’un hasard aveugle ou inconscient, reste inquiète devant les obscurités de l’univers, et se raffermit dans l’espoir d’un au-delà. Mais que surgissent les arrogances de l’homme ! Le peuple entier se lèvera soudain, comme une impénétrable forêt de chênes. 
   J’ai vu, en 1870, partir ces nostalgiques paysans, chacun suivi de sa mère, de sa femme ou de sa fiancée. Arrivé à la croix de calvaire qui borne la paroisse, le conscrit remettait, dans une étreinte, un gage à celle qui restait, sa ceinture, une bourse, un livre d’heures. L’adieu était touchant jusqu’aux larmes. Et puis, au roulement des tambours, éclata un War sav, Breizhiz ! – Debout, Bretons ! unanime, formidable, montant au ciel dans une fière explosion… Mais « le Dieu des Armées » s’était détourné de nous.
   Une tradition celtique a répandu cette idée, que le patriotisme sort des mêmes hauteurs que le culte de la femme. Notre tendresse et notre courage sont comme deux ruisseaux issus d’une source commune, puis épanchés sur des versants divers, une pente fleurie ou une descente escarpée. Dans nos luttes séculaires contre les Anglo-Saxons, il est remarquable du moins qu’une héroïne, historique ou légendaire, se manifeste toujours au-dessus de ces horreurs, ainsi que cette Notre-Dame-de-Pitié dont les oratoires s’élevèrent tout à coup au Moyen-Age.
   Pendant une excursion au pays trégorrois, mon cher Vicaire, questionne quelque vieillotte au rouet – elles savent tout de la contrée, ces vieilles fileuses sédentaires, – et demande qu’elle te conte le dévouement des Cent Vierges de Kernuhel.
   C’était à une époque maudite. Un souffle de haine agitait la terre. La conscience humaine flottait éperdue. On croyait à la fin des choses. Les nations étaient lasses de chasser sur les mêmes ancres. L’ancien monde avait glissé sur ses assises.
   Cependant se lève le jour des expiations. Mais le Justicier n’accepte que des cœurs sans tache. Le mystérieux appel de la destinée sonne vers les hauts lieux. Et la fille de Jephté fait signe à ses compagnes ; elle chante l’adieu et monte au sacrifice, cueillant au long des collines les âpres fleurs de stérilité.
   La désolation était suprême. Le duc de Bretagne voulant, après une victoire, « dire les grâces » dans l’église de Nantes, dut se frayer un chemin à travers les ronces qui avaient envahi la ville jusqu’à la cathédrale. Les Anglais avaient tout ravagé ; il ne restait par les champs ni chanvre ni lin ; plus une corde dans les forteresses, pour monter les balistes et les catapultes.
   Dans la presqu’île de Tréguier, le château de Kernuhel ne s’était jamais rendu. Mais la ruine approchait irrévocable. Alors cent jeunes filles se réunirent à Notre-Dame-du-Trépas, où les gens de la côte vouaient les navigateurs au péril de la mer et les malades au passage de la mort. Leur vœu prononcé, elles se rendirent ensemble à Kernuhel et elles offrirent au châtelain leurs superbes chevelures, dont il tressa des cordages et même orna des armures invincibles : car des cheveux de femme sur un cimier avaient la vertu d’un talisman et ils conjuraient le destin. Et puis, les vaillantes fiancées, vêtues de blanc, voilant leurs têtes découronnées, se réfugièrent à Notre-Dame-du-Trépas.
   Le soir même, les Anglo-Saxons mirent le feu à la chapelle. Mais on dit que les restes des cent vierges se recueillirent spontanément ; et elles allèrent  d’elles-mêmes se coucher en terre sainte. – Et l’on raconte aussi que la lune, dans les nuits claires, illumine étrangement le morne cimetière du Trépas ; et des tombes dispersées apparaissent, entr’ouvertes, où reposent cent jeunes filles, voilées, vêtues de blanc, à peine ensommeillées.
   Le patriotisme populaire se nourrit de ces légendes. Ce sont des vérités générales, plus vraies parfois que l’histoire documentée.
   Je ne sais plus où j’ai écrit que ma petite patrie bretonne se dresse au bout de mon horizon comme « une tombe qui arrête ». Dans cette couronne de bardits que je destine à mon cénotaphe, là-bas, j’ai inséré un nom naguère tiré de l’ombre, un humble nom de Bretonne, parce qu’il symbolise notre dévouement à la France, même avant le pacte d’union. « Pierronne estoit de Bretaigne bretonnant. ». Le Bourgeois de Paris, un contemporain, atteste sa présence auprès de Jeanne d’Arc, sa prison et son procès, son supplice sur le parvis Notre-Dame le dimanche 3 septembre 1430. Quel qu’ait été son rôle autour de la Libératrice, d’ailleurs, elle fut « brûlée » par les Anglais. Il suffit, pour que le patriotisme commande d’honorer de telles cendres.
   Un mystère en trois actes, Perinaig, sera bientôt représenté dans nos quatre diocèses bretonnants. Nous élèverons ensuite la « pierre de souvenir » sur le Menez-Bré. Trégorrois et Léonards, Cornouaillais et Vannetais, iront au nouveau pardon ; Quiconque sera Breton de cœur, aura entendu ces cloches d’appel au loin carillonner toutes seules obstinément, comme les kloc’h-galv qui tintent longuement les offices pour les pèlerins attardés.
   Il y a deux sortes de canonisations : celles de l’Église et celles de l’Humanité. Il advient qu’elles se confondent, avec le temps. Saint Hervé, qui habite Bré depuis des siècles, finira par être en bon voisinage avec Perinaig ; et les dévotions seront plus tard partagées entre le vieux barde aveugle et la brûlée du parvis Notre-Name… Ne sera-t-il pas assez piquant de découvrir, un jour, que j’aurai contribué peut-être à cette béatification ?
   Les soirs d’été, aux heures où le long crépuscule entretient par les grèves une lumière incertaine, il est un moment inoubliable. Les rumeurs qui montaient de la terre, pendant le jour, viennent de tomber une à une. Les seuls oiseaux, à qui nos légendes attribuent le rôle de messagers ou d’interprètes entre le monde surnaturel et notre humanité, de rares oiseaux tiennent encore leur idéale mission. Tout le long de la plage, de Perros à Ploumanac’h, de lents appels alors se répondent : cris de détresse, ou rendez-vous heureux ? Dieu qui entend ces pauvres courlis, le sait. Nous comprenons que c’est comme un suprême écho de la journée, une plainte des faibles qui ont l’appréhension de la nuit prochaine. Et à ce signal se relèvent de leurs écueils les cormorans et les mouettes, dans une sauvage mêlée de ralliement, avant de prendre leur poste au grand large. Jamais ne s’endort cette garde nocturne, ces braves veilleurs de la côte, les chers oiseaux de Bretagne !
   Hélas ! j’ai déserté les parages des mouettes et des cormorans, et je ne suis plus en leur sauvegarde. Mais j’ai retenu cette plainte des courlis. Les voix les plus douces s’éteignent les dernières. On dirait qu’elles vont et viennent à jamais, ainsi que les nuées, dans l’espace. Les tendres courlis, je les ai surtout écoutés, l’autre soir, lorsque tu me relisais ton merveilleux poème Ahès, de la Sirène que tu as victorieusement évoquée autour de nos Sept-Iles. Reçois, bon et cher ami, le remerciement de 
    ton fidèle 

    N. QUELLIEN

    Paris, le 25 décembre 1897