Un mot de poétique

Genre
Poésie
Langue
Breton
Source
Paris, J. Maisonneuve, 1898
Remarques
Nous avons modernisé l’orthographe tout en conservant certaines tournures d'origine (mutations, particules verbales...).
Transcription
Sébastien Marineau
Dans le même ouvrage :

   En France nous sommes un million de Celtisants. Les Gallois sont à peine cinq cent mille ; mais leur génie littéraire se tient éveillé depuis neuf à dix siècles. La littérature des Bretons jusqu’ici ne s’est guère élevée au-dessus des genres semi-populaires. Ce sont les grandes œuvres qui fixent une langue. De notre temps, Luzel, qui connaissait bien la prose bretonne, s’est contenté de traduire ; La Villemarqué, qui était un haut poète, n’a pas laissé un recueil personnel. Et Brizeux, après Telenn Arvor, s’est arrêté… Les autres bretonnants ne sont pas encore parvenus au grand public.

   Et l’on juge ainsi la poésie des Bretons, vulgairement, d’après leurs chansons populaires. C’est tomber dans une double erreur. La chanson du peuple est nécessairement autre chose qu’une poésie personnelle. D’autre part, nos traditionnistes – ceux qui ne savaient pas la musique – ont souvent négligé les mélodies ; leurs collections par là sont insuffisantes ; nos chanteurs disent bien, en haussant les épaules : « Une chanson qui n’est pas sur un air, c’est un corps sans âme. »

   Toutefois, les genres mis en pratique par ces illettrés que l’usage surnomme encore des bardes, ont été généralement adoptés par les poètes. Cela se réduit à deux formes essentielles : le gwerz et le son. Les gwerz sont des poèmes historiques ou des récits d’aventures, des complaintes ou des cantilènes : dans ce livre, la Messe Blanche, qu’on peut, en assemblant les vers par quatre, chanter sur l’air fameux de Kêr-Is ou le roi Gradlon. Les son, ce sont proprement des chansons, avec un refrain : par exemple, la Chanson du Meunier (Kan’ouenn ar Miliner). – (V. Chansons et Danses des Bretons, passim).

   Le vers breton est syllabique, de même que le vers français. Un temps fut où il aimait, jusqu’à la recherche, les nombres impairs. Aujourd’hui, les vers de sept et de treize pieds sont toujours en honneur. Dans le vers de treize, l’hémistiche porte sur le sixième ou sur le septième pied ; la mesure établie dès le premier vers est observée dans les suivants, sans exception.

   Le vers de huit pieds se coupait jadis, de même que celui de douze, juste au milieu ; et même, une rime aux deux hémistiches passait pour un grand artifice. J’ai conservé cette rime intérieure dans le refrain de l’Hydromel :

Skuilh ha skuilh, – ev da ruilh.
Chufere, – n’evit re.

   La rime riche n’est pas exigée ; certes, la consonne d’appui n’est pas méprisable ; mais l’homoconsonance passe la simple assonance. Si l’hiatus est permis, tout enjambement est interdit ; l’allitération est du meilleur goût. Les rimes croisées sont de convention tout à fait moderne.

   Il se rencontre des bretonnants qui lisent mal le breton. En effet, on ne leur a pas enseigné la langue maternelle ; ils l’ont apprise d’instinct. Quelques notions alphabétiques auraient suffi. Ainsi : C’h se prononce comme h avec l’aspiration ; e n’est jamais muet ; g = gu, et Treguer s’écrit Treger ; s sonne double ; de même, les consonnes finales, excepté n parfois, qui est nasal dans certains temps du verbe… Mais assez de phonétique sans doute.

   A la suite de Marie, Brizeux se plaint qu’on l’accuse d’avoir montré le chemin de nos bruyères et d’avoir trahi la Bretagne. Il est pardonné. Que j’obtienne le même pardon, si l’on m’accorde que ma faute aura été la même !

   Il chantait son pays et le faisait aimer.