Et premièrement de l’oraison qu’il (1) fit au jardin.

Par l’oraison sainte que fis (2)
A Dieu ton Père avant ta prise (3)
Comme son vrai unique fils
Eternel sans nulle reprise (4),
M’âme (5) qui tant fort est éprise
D’orgueil, envie et vanité
Soit de ta sapience apprise (6)
A t’adorer en trinité.

Comme (7) Judas le livra aux Juifs

En l’honneur de la grant douceur
Et bénignité de ton cœur,
Aussi de cette patience
Que vers Judas le séducteur
Montras quand lui dis sans chaleur
Mon ami pour sa conscience
Emouvoir, il n’eut pas science,
Car il te livra com si en ce
Dût (8) avoir profit et honneur.
Pardonne à mon âme l’offense
Qu’elle a fait en ta prescience
Je t’en suppli (9) mon rédempteur.

Comme Notre Seigneur fut mené chez Anne

Ainsi qu’il est vrai que tu fus
Conduit chez Anne qui confus
Par questions te cuida (10) rendre (11),

Veuillez-moi donner sans refus
Ta grâce (12), mon sauveur Jésus,
Et te plaise à merci me prendre.
Oncques (13) ne cessai de méprendre
Vers toi (14), dont trop suis à reprendre
Par mes péchés et grands abus,
Mais s’il te plaît ma voix entendre
Et ta pitié sur moi étendre,
J’espère les biens de Là-Sus (15).

Comme il fut mené chez Pilate

Comme je croi que fus (16) à prime (17)
Par Juifs de mauvais régime
Vers Ponce Pilate mené,
Faussement accusé de crime
Sans y garder raison ni rime (18),
Lié, battu, abominé,
Ton beau visage illuminé
Fut de crachats contaminé

Et tourmenté en grant estime (19).
Le vice qui a dominé
En moi soit tout exterminé
Par ta seigneurië sublime.

Comme il fut mis à l’attache

Tu te souffris mettre à l’attache (20)
Pour ôter de péché la tache,
Et là fus battu par excès.
L’un tyran (21) en ta face crache,
L’autre barbe et cheveux t’arrache,
On te fait rigoureux procès (22),
L’heure approche de ton décès.
Tant as-tu de mortels accès (23)
Qu’il n’est nul fors (24) toi qui le sache :
Je suis vil pécheur, bien le sais,
Plaise toi que je face ces (25)
De t’offenser et maux cache (26).

Comme il porta la croix à l’heure de tierce

A tierce (27) fus (28) bien je le crois
Chargé d’une pesante croix,
Et mené pour crucifier (29).
Merveille n’est si tu recrois (30)
Sous un tel faix. O quel écrois (31)
Dolent, piteux, cruel et fier.
Tu n’avais en qui te fier,
Chacun frappait sans défier.
De ceci rien je ne mécrois,
Veuilles m’âme purifier
Et avec toi pacifier
Qui de péchés a grant surcroît.

Au surplus quand ce vient à sixte (32),
Ton corps fus celle croix affiste (33)
Et là fus (34) cloué pieds et mains.
Ta raison en rien n’y résiste,
Lors entre deux larrons consiste
Le vrai rédempteur des humains.
Et tant de tourments inhumains
Te furent faits que bien pour mains (35)
La vië des corps se désiste.
Merci cri (36) des maux où je mains (37)
Car j’en ai trop fait soirs et mains (38),
De les avoir commis suis triste.
A partir (39) de l’heure de nonne (40)
Qui fut plus que nulle autre bonne,
Pour les pécheurs par excellence,
Doux Jésus, ta digne personne
Mourut en croix. ceci m’étonne
Et en mon cœur grant douleur lance
De te voir navré d’une lance,
Et ton corps comme une balance
A porter le poids s’abandonne.
Hélas celui qui ne s’avance
A toi servir n’a pas savance (41).
Fais que ta douceur me pardonne.

A vêpres (42) tu fus déposé
De la croix où point [de] repose (43)
N’avais : mais souffert mort amère.
Ainsi l’avais-tu disposé
Pour nos péchés, puis fus (44) posé
Tout sanglant auprès de ta mère
Qui n’eut seconde ni première (45)
En douleur, et garda manière
Et s’évanouit : supposé
Qu’elle eut de ferme foi lumière
Qu’en ton humanité entière
Te reverrait bien composé.
Tu fus au Saint Sépulchre (46) mis
Par tes bons et loyaux amis
A l’heure qu’on nomme complie (47).
Lors déconfis (48) nos ennemis
Tout ainsi que l’avais promis,
Et fut leur puissance souplie (49)
Et ton entreprise accomplie
Qui joie en nos cœurs multiplie
Quand de leurs mains fûmes démis.
Pour ma pauvre âme te supplie
Que de ta grâce soit remplie,
Car elle a trop de maux commis

Après les Enfers visitas
Et tes amis hors en jetas
Qui longtemps t’avaient attendu.
Puis au tiers jour ressuscitas,
Ton corps glorieux excitas (50),
Du Sépulchre où fus étendu
Quand de la croix fus (51) descendu.
Aussi est-il bien entendu
Qu’à plusieurs te manifestas
Qui leurs cœurs vers toi ont tendu
Et o (52) ceux à qui t’es rendu
Par quarante jour habitas.
 

— NOTES —

(1) Jésus  (2) tu fis  (3) ta capture  (4) reproche  (5) Mon âme  (6) Apprenne de ta sagesse  (7) Comment  (8) comme si en cela il dût  (9) je t’en supplie  (10) pensa te  (11) faire céder (cf. se rendre)  (12) Jean Meschinot passe ici du tutoiement au vouvoiement, puis inversement, et il le fera très souvent par la suite.  (13) jamais  (14) commettre une faute envers toi  (15) de Là-Haut  (16) tu fus  (17) vers sept heures du matin  (18) raison et rime = parole (cf. rimer = adresser la parole selon Godefroy)  (19) en grande mesure > beaucoup  (20) laisser attacher  (21) Un tyran… L’autre…  (22) On imagine sans peine ce que devait être un rigoureux procès au Moyen-Age !  (23) Tant as-tu accès aux mortels  (24) hormis  (25) ceux  (26) Il manque un pied au dernier vers, et le sens de la phrase laisse perplexe : plaise donc à Jésus que Jean Meschinot l’offense…? Le texte semble corrompu, et on imagine plutôt les vers suivants : Plaise toi que ne face ces / De t’offenser et mes maux cache. …Sous toutes réserves !  (27) vers neuf heures du matin  (28) tu fus  (29) être crucifié  (30) s’avouer vaincu, renoncer  (31) coup de tonnerre  (32) vers midi  (33) fut fixé à cette croix  (34) tu fus  (35) moins  (36) je crie  (37) où je demeure  (38) soirs et matins  (39) l’imprimé contient à parler de  (40) vers trois heures de l’après-midi  (41) n’a pas de savoir, reste ignorant  (42) le soir  (43) repos  (44) tu fus  (45) sens obscur  (46) le tombeau du Christ  (47) avant le coucher  (48) tu déconfis  (49) rabaissée  (50) relevas  (51) tu fus  (52) avec