Dieu ne sera point juste s’il l’endure

Genre
Poésie
Langue
Moyen-Français
Source
Nantes, Etienne Larcher, 1493
Transcription
Sébastien Marineau
Dans le même ouvrage :

On vous verra tant de maux advenir,
Gens qui de Dieu faites si peu de compte,
On vous verra si méchants devenir,
Que vos amis et vous en aurez honte
Et dommage pour vrai je le vous compte,
Ou Dieu sera menteur et l’écriture.
Car vous aurez si très griève pointure*    [douloureuse piqûre] 
Qu’on n’y saura donner provision*.    [remède, soulagement] 
Mais quand si bref que jà* la vision    [déjà] 
En est ès coeurs de plusieurs qui s’en taisent,
Craignant à voir, oyons division
Pour ce que tels langages vous déplaisent,
Et misit signa et prodigia in media fui egypte et cetera.

Dieu est puissant comme il était jadis
Quand il punit pharaon et ceux d’Egypte.
Je m’ébahis passés des ans jà dix,
Vu nos péchés, qu’en enfer ne nous gitte*    [jette] 
Où est l’âme qui plus lui soit sugitte*.    [sujette] 
Pour loi avons volonté absolue
Et en usons en forme dissolue,
Chacun le sait, et Dieu n’y voit-il goutte ?
Certes si fait n’en faisons nulle doute,
Bien le savons quand bon lui semblera.
Faisons bon guet, bonne garde et écoute,
Car de sa main homme ne semblera,
Nisi conversi fueritis et cetera.

Combien qu’il ait longuement attendu
A nous punir ou David parla faux,
Ou nous aurons de l’arc qu’il a tendu
Un cruel coup mortel, ou par la faux
De son ire vous irez par la faux*    [?] 
Désordonnés à misère éternelle
O* les diables en chaleur infernale*,    [avec | infernelle] 
Si ne voulez à lui vous convertir.
Ce que j’en dis c’est pour vous avertir,
Et au surplus à Dieu je m’en rapporte,
Mais voir ainsi le monde pervertir,
Fol est celui qui grand douleur n’en porte,
Celum et terra transibunt et cetera.

Les cieux faudront* terre, soleil et lune,    [feront tomber] 
La parole de Dieu demeure estable*.    [ferme] 
Pour ce faut-il que de deux choses l’une
Nous advienne ceci est véritable :
C’est à savoir punition doutable*,    [redoutable] 
Ou de nos maux contrition amère,
Criant merci com l’enfant à sa mère
Qui desservi* aurait être battu.    [mérité] 
Car s’ainsi n’est le cas bien débattu,
Nous sommes près de tels méchefs* avoir    [malheurs]
Que notre orgueil sera bien rabattu,
Mais fol ne croit jusques au recevoir,
Or sine me nichil potestis facere.

Avons-nous bien tout bâti et tissu*    [tissé] 
Et notre cas sagement disposé,
Ce nous semble par ce qui est issu
De notre sens, nous l’avons proposé*.    [soutenu] 
Jà* n’adviendra, mais sera opposé    [jamais] 
De Dieu qui voit que de lui ne nous chaut*.     [préoccupe] 
Peu le prisons, il le nous rendra chauds,
Car pour certain sans lui rien ne pouvons.
Frappés serons ains* que le coup oyons,    [avant que] 
De sa fureur pour nos maux et offence,
Vu qu’envers lui retourner ne voulons,
C’est perdre temps quérir ailleurs défense,
Utinam saperent et intelligerent et cetera.

Ha, pauvres gens inscients* et novices    [ignorants] 
Qui chacun jour allons de mal en pire,
Sans point vouloir reconnaître nos vices
Ni corriger ce que notre âme empire,
Dont nous irons en l’infernal empire.
Si Dieu ne prend de notre cas pitié,
Car plus n’avons à sa loi amitié,
A son église honneur ni révérence.
Mortes sont foi, charité, espérance.
Ne pensons pas que ceci guère dure,
Puisqu’en péchés avons persévérance,
Dieu ne sera point juste s’il l’endure.