daskor - facebook  daskor - css

Daskor

Deux fragment inédits en moyen-breton

Genre
Divers
Langue
Moyen-Breton
Source
Les sources sont particulières à chaque texte
Remarques
Nous avons conservé l’orthographe d’origine.
Précisions
Revue Celtique, numéro VIII (1887), pp. 161 et ss.
Transcription
Sébastien Marineau
Dans le même ouvrage :

M. Prosper Hémon, un des trop rares fonctionnaires bretons qui s’occupent de l’histoire et de la littérature de leur pays, a bien voulu m’autoriser à publier dans la Revue Celtique deux fragments bretons, qui sont venus en sa possession de la façon suivante. M.  Hémon avait acquis d’un voyageur en librairie habitant alors Saint-Brieuc un livre d’heures portant le titre :

Expositio hymnorum per totum anni cir…

Venumdatur Rothomagi in parochia sancti Martini ad ora Pontis in officina Michaelis Augier et Johannis Mace bibliopolarum atque Cadomi in parochia sancti Petri juxta pontem necnon Redonis juxta ecclesiam sancti Salvatoris sub signo divi evangeliste Johannis.

Le volume in-12, carré, n’est pas daté, mais M. Augier et J. Macé tenaient leur librairie et imprimerie de 1502 à 1524 (Archives du bibliophile breton, par A. de la Borderie, T. II. 1882).

C’est entre la feuille de parchemin qui couvre ce livre et une feuille de cuir qui sert de garde que M. Hémon a trouvé réunis les deux fragments bretons qui primitivement, suivant M. Hémon, devaient être collés et former carton, car dans le côté opposé de la couverture du livre, le carton n’existait plus. Dans cette couverture se trouvait également un fragment de transaction entre M. de Kermeno, seigneur de Penderf, en la paroisse de Bign… et le Laboureur. Suivant M. Tempier, archiviste des Côtes-du-Nord, qui a eu le fragment entre les mains mais qui n’a pu le retrouver, cet acte était de 1480. Il ne tenait pas aux fragments bretons, mais il était écrit sur le même papier, en caractères différents. Il est regrettable qu’il ait disparu. Tout se réunit, sans parler de l’écriture et du papier, pour faire supposer que les deux fragments bretons sont de la fin du XVème ou du commencement du XVIème siècle. De quelle paroisse est-il question dans le fragment de transaction ? M. Tempier n’a pu lire le nom en entier. Je n’hésite pas à rétablir Bignan, près Locminé (Morbihan). Il y a en effet dans cette commune aujourd’hui encore un hameau de Kermeno et un autre de Penderf. (V. Rosenzweig, Dictionnaire topographique du département du Morbihan).

Les deux fragments sont en vers. Le premier a perdu les dernières lettres ou les derniers mots de chaque vers ; le second, les premières lettres ou les premiers mots. Certains mots dans le corps du vers ont aussi à peu près disparu. Les vers paraissent être de huit pieds. Ma lecture est à peu de chose près celle de M. Luzel à qui M. Hémon avait remis les fragments pour en faire l’usage qui lui plairait et qui, avec trop de modestie, a tenu à me les soumettre, et celle de M. Vétault, le savant bibliothécaire de la ville de Rennes, aux connaissances paléographiques duquel j’ai eu aussi recours.

        I

    de nep a amao…
    ha deze ol gotib[unan] 
    nep a solicita en dra.
  [on pourrait à la rigueur lire un ?]

    adieu Jahanic deffet. 
    an autru doe ro si[cou]ro 
    Jesus map doe roey en… 
    roz sicoro ouz ho tiege. — 

        Amen.

Les deux derniers vers de la première strophe offrent un sens :

    et à eux tous sans exception 
    Quiconque sollicite une ? chose.

Le second vers de la 2 e strophe est intact :

    Que le Seigneur Dieu vous secoure.

Le troisième a perdu le mot final :

    Jésus, fils de Dieu donnera.. .

        II

    … nep bezoet gay 
    diffalas ?em casser 
    … men : er a ober joyae

    …Jahanic me oz pet 
    tavarnen na hoateit quet 
    . a palamour den davarn 
    . a : er bedis ouz ho barn

    .. al merch flam en pep amser 
    … casser en hon bro ny 
    … quement den a so en hy 
    [bras] ha bihan a pet gant hi

    [Fur ?]nez mat ha habaster 
    …. hanet en pep amser 
    … ha lavenez er bet man

Aucun des vers de la 1ère strophe n’offre un sens complet. On peut peut-être lire dans le deuxième vers de la seconde strophe hoanteit et alors traduire ainsi :

    … Jahanic (petit Jean) je vous prie, 
    L’auberge ne désirez pas : 
    … à cause de l’auberge 
    … les habitants du monde vont hors de leur jugement.

Les deux derniers vers de la 3ème strophe peuvent se comprendre ainsi :

    tous les gens qui y sont (dans notre pays) 
    [petits] et grands prient ? ou on les prie (invite ?) avec elles.

On devine le sens de la 4ème strophe :

    sagesse ? et douceur 
    (sont appréciées) en tout temps, 
    [apportent] joie dans ce monde 
    (et récompense dans l’autre ?).

Ce qui fait l’intérêt exceptionnel de ces fragments, quelque mutilés qu’ils soient, c’est qu’a priori on peut, d’après ce que nous avons dit de leur provenance, les supposer vannetais. Quelques formes dans le texte viennent à l’appui de cette opinion : de (strophe 1 , vers 1) pour da (la prononciation, il est vrai, est aussi de dans une bonne partie de la Cornouaille) ; gotibunan forme usitée dans le haut-vannetais, ailleurs, si je ne me trompe, guitibunan ou gwitebunan ; je ne me rappelle pas avoir rencontré gotibunan dans les textes en moyen-breton ; bezoet en un seul mot pour bezout comme cavouet pour caout semble bien vannetais. Une expression semble militer contre l’origine vannetaise des fragments, c’est ouz ho barn, si ces mots ont le sens de hors de leur jugement ; dans tout le vannetais, en effet, on aurait ag ho barn, mais le vers est mutilé ; il est possible que ouz ho barn ait le sens de « d’après leur jugement » ; ouz au XV-XVIème siècle, dans ce sens, peut bien représenter oc’h ou orh vannetais actuel.

    J . Loth