Amour et foi (44) : Entraînement

Où vas-tu, ma pensée ?... ô mon âme, où s’arrête 
Ton essor convulsif, ton élan de poète 
          Vers un soleil meilleur ? 
Où doit-elle tarir, à quels deux, à quel monde, 
Cette sève de feu, cette lave profonde 
          Qui déborde mon cœur ? 

Ah ! demande où se perd l’Arabe dans sa fuite, 
Quand du pâle coursier que la peur précipite 
          Les vents fouettent le crin ; 
Quand le long du désert meurtri par ses pieds rude 
Il passe, vole et jette aux vents des solitudes 
          L’écume de son frein ? 

Et la trombe du ciel, colonne merveilleuse, 
Où va-t-elle, dis-moi, quand sa tête houleuse 
          Verse de froids torrents, 
Et que, s’attaquant même au mont impérissable. 
Elle entasse sur lui, comme des grains de sable, 
          Les cèdres les plus grands ? 

Mon âme, eh bien ! mon âme est la trombe élancée, 
La cavale qui court d’une course insensée 
          Au désert spacieux ; 
La cavale !... mon âme est plus rapide encore, 
Elle devancerait un rayon de l’aurore 
          Dans l’infini des cieux. 

Son vol franchit les Ilots, son \ul perce la nue ; 
Là, son regard saisit quelque image inconnue 
          Sous les brumes de l’air : 
Elle aspire à ce Dieu qu’il faut aimer et craindre, 
Et sa pensée ardente emprunte pour l’atteindre 
          Les ailes de l’éclair. 

Adieu le frais repos de mes belles années, 
Rêves d’un âge tendre, oasis fortunées 
          Où s’endormait mon cœur ; 
Adieu l’hymne d’amour, le soir au bord du fleuve, 
Et les premiers soupirs d’une âme chaste et neuve 
          Qui s’éveille au bonheur! 

Ce qu’il faut maintenant, ce n’est point, ô mon âme, 
D’harmonieux concerts embaumés de cinname, 
          Reflets d’un songe d’or : 
Adieu l’espoir d’azur, adieu les chants de fête ! 
L’Esprit, dont l’aile sombre enveloppe ma tête, 
          A passé sur Endor. 

Et son doigt m’a montré l’infortune insultée. 
Et mon cœur a frémi, ma chair s’est contractée 
          En face de ces deuils : 
Et j’ai pris en pitié tout ce peuple folâtre, 
Quand j’ai vu la douleur, hôtesse opiniâtre, 
          S’asseoir à tant de seuils. 

Vents des cieux et des eaux, d’où vient ce bruit d’orages ? 
Mon oreille effrayée entend le flot des âges 
          Prêt à nous engloutir : 
Et mon œil, au-dessus de nos villes sans nombre, 
Mon œil voit se dresser comme un prophète sombre, 
          Le fantôme de Tyr. 

C’est en vain que le siècle étend sa main glacée. 
Il succombe... La Mort tient sa proie enlacée 
          Dans un cercle de fer. 
Navigateurs joyeux qui riez sur la proue, 
Le flot gronde... tremblez que le vaisseau n’échoue 
          Aux portes de l’enfer ! 

N’interrogez donc plus le poète ; — s’il chante 
Malgré cette atmosphère épaisse et desséchante, 
          S’il va luttant toujours, 
C’est qu’il veut arracher à l’impure débauche 
Ces générations que le bras divin fauche 
          Dans le sillon des jours ; 

C’est que le Christ est là ; lui seul est notre étoile, 
Lui seul nous aide encore à percer ce grand voile 
          Où la raison se perd ; 
C’est que, malgré le temple et la croix qui s’écroule, 
Il faut heurter le siècle et ramener la foule 
          Au Golgotha désert. 

Et voilà les douleurs, les craintes amassées 
Qui roulent dans mon âme, abîme de pensées 
          Plein d’ombre et de rumeur ; 
Voilà pourquoi mes yeux, que la fatigue accable, 
Se tournent vers celui qui seul reste immuable 
          Quand tout s’etface et meurt. 

C’est Jéhovah, c’est lui qui suspend ou détache 
Les innombrables cieux que l’immensité cache 
          Sous son rideau puissant : 
Il parle, et tout gravite, et s’il touche le monde, 
Le monde se broîra comme le ver immonde 
          Sous le pied du passant. - 

Va donc jusqu’à ton Dieu, va donc, ô ma pensée, 
Non plus comme l’Arabe et la trombe élancée, 
          Au hasard et sans lois, 
Non plus comme l’autour, comme l’aigle intrépide, 
Qui voudraient embrasser dans leur élan rapide 
          Tous les cieux à la fois ; 

Mais comme un ruisseau pur, dès qu’il est né, commence 
Son cours mystérieux jusqu’à la mer immense, 
          Et s’y dérobe enfin ; 
Remonte, ô ma pensée, à ta source première, 
Et faible goutte d’eau, plonge-toi tout entière 
          A l’océan divin.

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