Histoire de la litterature bretonne (04) : Le printemps des peuples

La renaissance de la langue bretonne

La Révolution française (1789-1799) parle une langue et tient deux langages : celui de l’intérieur, où elle impose la nationalité française, et celui de l’extérieur, où elle libère les autres nationalités au nom du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes.

Malgré cette contradiction, c’est à ce moment, et la première fois depuis plus de deux cents ans qu’une génération d’écrivains bretons s’affirme et se met assez méthodiquement à la tâche.

Jean-Marie Le Gonidec (1775-1838) commence par rénover la langue bretonne en publiant une grammaire (1807), un dictionnaire (1821) et en commençant la traduction de la Bible (1827), tandis que Joseph-Désiré de Goesbriand (1784-1853) traduit à son tour les Fables de La Fontaine (1836) et tente même une petite épopée « nationale » sur le Combat des Trente (1837).

Pourquoi commencer par traduire la Bible et les fables ? Parce que c’est un passage hautement symbolique : il démontre que la langue est capable de prendre une forme « classique ». Que l’on songe à la traduction de la Bible en allemand par Martin Luther ou en anglais par le roi Jacques.

Voici la fable Al louarn hag ar rezin adaptée par Joseph-Désiré de Goesbriand : 

« Amzer zo bet gwechall Alanig al louarn,
(Eus a Normandi oa, a C’haskogn, eme darn),
A welas rezin kaer, ken tanav o c’hroc’hen !
                        Hanter mouk, hanter melen,
                  Uhel ouzh beg ur spalierenn.
Graet en dije ur pred an’e, gant ur joa vras :
Allaz ! kaer lammet zo, re uhel ’int, siwazh !
Souden, pa wel ervat ne c’hallo derez bout* :    [pe bot] 
Traoù trenk ’int, emezañ, mat hepken d’an dud sot.
Ha mat en deveus graet ; rak klemmoù, bezit sur,
Ne reont vat ebet, goude displijadur.
 »

Jean-Marie Le Gonidec a financé sa traduction de la Bible en suscitant l’intérêt de l’église protestante galloise. Celle-ci envoie bientôt le pasteur John Jenkins (1807-1872) à Morlaix (1834). C’est dans un breton plus accessible que John Jenkins poursuit la traduction de la Bible et que son converti Guillaume Ricou (1778-1848) retraduit les fables.

Voici la même fable Al louarn hag ar rezin adaptée cette fois par Guillaume Ricou (notez la différence de registre et de style) :

Al louarn a voa trist e vin
O welet ur brankad rezin
A voa o komañs dareviñ,
Ma tezire ivez debriñ,
Ma klaske neuze ar voien
Da c’hallout gripañ e lodenn :
Met p’en devoa e boan kollet,
E zezirioù gantañ chomet,
E dristidigezh ’ya e joa,
Hag e lavaras er giz-mañ :
Ar rezin-se mat n’en dreint ket,
Rak bezañ ez eint c’hoazh re egr.

Sañs moral

An den a seblant ne gar ket
Ar pezh ne c’hell sur da gavet.

Notons en passant que c’est un autre pasteur gallois, William Jenkyn Jones, qui poussera François Jaffrennou (Taldir) à traduire l’hymne gallois pour en faire… l’hymne breton que nous connaissons tous, le Bro gozh ma zadoù.

Cela dit, la grande majorité des Bretons reste fidèle au catholicisme, et l’Église poursuit donc les activités missionnaires des siècles précédents même si, désormais, elle recourt aussi bien à des prêtres qu’à des écrivains laïcs comme Pierre-Jean-Marie Le Scour (1811-1870) et Jean-Marie Le Jean (1831-1877).

Sur le fond, rien de bien nouveau, mais sur la forme, la réforme de Le Gonidec fait de plus en plus d’adeptes. Voici un extrait d’un ouvrage pieux, Hent ar Groaz, publié à Morlaix en 1843. On remarque que les emprunts déraisonnables au français ont déjà disparu :

Petra ’rit-hu, tud diboellet,
Bourrevien kriz divoder ?
O stagañ ouzh koad ken kalet
Izili ’zo ken tener ?
    Allaz ! Allaz !
Daoust d’e vadelezhioù ken bras,
C’hwi her stag ouzh ar Groaz.

Pa varvas Jezuz er Groaz,
An heol a zeu da guzhet ;
Deiz, ar sklêrijenn a gollas,
Pep tra holl oe glac’haret :
    Pec’her, pec’her,
Te hepken a chom dienkrez,
Hep gouelañ da wall vuhez.

Enfin, une vieille tradition populaire d’humour caustique (souvent anticlérical et parfois même grivois) se prolonge en outre chez Alexandre Lédan (1777-1855), puis après lui chez Prosper Proux (1811-1873) et chez Jean Cadiou (1834-?). On vous en donne un petit aperçu :

Alexandre Lédan présente cette chanson comme les paroles d’une dañs-tro :

« Biskoazh ne c’hoarzhis kement all
’Vel e Pontekroaz an deiz all,
O welet, goude ar sarmon,
Ar binioù gant ar person.
Dañsit, merc’hed, grit ar bal,
Ha list ar c’hure da champal.

[...]

Me ’oar ervat petra zo kaoz
Eo grignous atav ar re gozh :
Gallout a raent, met n’hallont mui
Dañsal ha lammet koulz ha ni.
Dañsit, merc’hed, grit ar bal,
Ha list ar c’hure da champal.

[...]

Met na bermetit ket jamez
E ve tud fall en ho touez ;
N’eus na plijadur nag ebat
Nemet e kompagnunezh vat.
Dañsit, merc’hed, grit ar bal,
Ha list ar c’hure da champal.
 »

De la langue à la littérature bretonne

L’influence de Jean-Marie Le Gonidec se prolonge à la génération suivante, dont on peut retenir surtout trois écrivains bretons, car chacun d’eux laissera dans son sillage une assez nombreuse postérité littéraire :

Le très célèbre Théodore Hersart de La Villemarqué (1815-1895) publie le Barzhaz Breizh (1839-1867) et lance ainsi la mode des collectages, qui se poursuivra bien entendu avec son grand rival François-Marie Luzel (1821-1895), mais également avec Jean-Marie de Penguern (1807-1856) et Narcisse Quellien (1848-1902), par exemple.

Quelque soit l’authenticité très discutée du Barzhaz Breizh, on remarquera que La Villemarqué s’attache à faire revivre les grandes figures de la littérature celtique dans la littérature bretonne, comme ici le fameux Merlin l’enchanteur :

« – Merzhin, Merzhin, pelec’h it-hu,
Ken beure-se, gant ho ki du ?
Ou ! ou ! ou ! ou ! ou ! ou ! ou ! ou ! ou ! ou !
    Iou ! ou ! ou ! iou ! ou !

– Bet ’on bet kas kavout an tu,
Da gavout tremañ* an ui ruz,    [pe dre amañ] 

An ui ruz an naer vorek,
War lez an aod ’toull ar garreg.

Mont a ran da glask d’ar flourenn,
Ar beler glas ha ’n aour-geotenn,

Hag ar varruhel* an dervenn,    [pe uhelvarr]
E-kreiz ar c’hoad ’lez ar feunteun.

– Merzhin ! Merzhin ! distroit en-dro,
Laoskit ar varr gant an derv,

Hag ar beler gant ar flourenn,
Kerkoulz hag an aour-geotenn,

Hag an ui ruz an naer vorek,
’Touez an oen toull ar garreg.

Merzhin ! Merzhin ! distroit en-dro*,    [pe en-drou]
N’en deus divinour nemet Doue*!    [pe Dou]
 »

Auguste Brizeux (1803-1858) est longtemps resté aussi célèbre que La Villemarqué, car c’est lui qui ouvre la voie à la poésie d’inspiration plus personnelle avec Telenn Arvor (1844). Son empreinte se retrouve chez presque tous les poètes bretons des générations suivantes, à tel point qu’il sera encore chanté bien des années plus tard par Erwan Berthou (1904) et par Toussaint Le Garrec (1935).

Brizeux a commencé sa carrière littéraire dans la mouvance romantique parisienne, mais il a parfaitement su l’adapter à la sensibilité bretonne. Voici ci-dessous son poème an delenn (la harpe) :

Dilezet war gerreg ar mor,
Tevel a rae an delenn aour,

He c’horfig hanter zigoret
Hag he c’herdenigoù torret.

O welet un dizeur ken bras
Va c’halon ivez a rannas ;

Me ’gavas ennañ un nervenn,
Hag hi ’stagas ouzh an delenn,

Ur gordennig a garantez ;
Ar re all a stagis ivez.

Evit pep oad, evit pep stad,
Bremañ ’son ar sonerez vat. –

Sonit, delenn ! – Ar Vretoned
Kalz konfort, allaz ! n’o deus ket.

Enfin, Mgr Jean-Marie Le Joubioux (1806-1888) relance la littérature vannetaise avec Doue ha ma bro (1844), un recueil de poésies dont l’inspiration religieuse se prolongera tout naturellement jusqu’au siècle suivant avec Jean-Baptiste Oliero (1856-1930), Joseph-Marie Le Bayon (1876-1935) et bien sûr le grand Jean-Pierre Calloc’h (1888-1917).

Dans ce poème intitulé ar Pec’hour ou le Pécheur, on est immédiatement frappé par l’ardeur religieuse qui comble le vide du moi. L’œuvre de Jean-Marie Le Joubioux annonce déjà celle de Jean-Pierre Calloc’h.

«    An deiz zo kaer, an heol leun a splannder ;
Ar bokedoù a c’holo ar pradoù ;
Deut eo an hañv, pehini a c’hoantaer,
A pa ver klañv, gant kalz a huanadoù !
An durzhunell a zo deut da ganiñ
E-tal ma dor, evit ma levenez ;
Met netra mui ne ’c’hell ma konfortiñ :
Klañv ha klemmus atav eo ma ene !

    Pep tra er bed a rae ma flijadur,
Pa y-aen, yaouank, d’an iliz ’vit pediñ :
Gwenn oe m’ene[añ] a bep kousiadur* !    [pe saotradur] 
An amzer-se a zo aet pell diouzhin.
An eostig-noz a sav bepred e vouezh*,    [W voéh] 
E vouezh ken kaer bremañ evel neuze ;
Eñ a ra e-tal ma dor e neizh* :    [W néh] 
Klañv ha klemmus atav eo ma ene !

    Ar bokedoù a sklingern* da vintin,    [pe lugern] 
Ha kent an noz en o gweler gweñvet !
’Vel bokedoù, kent pell e tremenin ;
Kent pell e vin ’barzh e’m bez astennet !
Ne ran ket forzh : deus, o marv ! da’m c’hemer
Ha pa gari : lam ganin ma buhez ;
Re hir eo bet, re hir eo ma amzer :
Klañv ha klemmus atav eo ma ene ! [
...] »

La littérature bretonne de langue française

Les écrivains bretons de langue française ne manquent pas. Mentionnons François-René de Châteaubriand (1768-1848) bien sûr, le polémiste Félicité-Robert de Lamennais (1782-1854), le romancier Paul Féval (1816-1887) et le critique Ernest Hello (1828-1885).

Mais comme la littérature bretonne de langue bretonne n’est pas encore une évidence, on peut comprendre que la littérature bretonne de langue française le soit encore moins, d’autant que les écrivains font souvent toute leur carrière à Paris, et que les préjugés ont la vie dure.

Voici d’ailleurs comment l’écrivain breton Émile Souvestre (1806-1854) parlait de ces préjugés dans Les derniers Bretons :

« Il s’est trouvé des Parisiens qui, un beau jour, ayant du loisir, ont eu l’idée de faire un voyage en Bretagne, par désœuvrement, comme s’il se fût agi d’une promenade aux eaux de Barèges. Ils avaient entendu dire qu’il y avait de ce côté une nature sauvage et bizarre, une race têtue qui faisait encore le signe de la croix et pliait le genou devant Dieu ! C’était à voir, au dix-neuvième siècle ; aussi ont-ils fait leurs malles et sont-ils partis.

Mais à peine arrivés au milieu de nos landes, un indicible étonnement les a saisis. Ils ont cherché autour d’eux le peuple moyen-âge qu’ils avaient rêvé, peuple à gants de buffle, à pourpoint de serge mi-parti, toujours la rapière au poing et le mort-dieu à la bouche [...] et, au lieu de cela, ils n’ont aperçu qu’une population à longue chevelure, à bragoù bras, silencieuse et grave comme les calvaires de granit parmi lesquels elle vit. [...] et, au lieu de la prose de Froissard, ils ont entendu une langue dure, aux inflexions âpres et sifflantes. [...]

Et une fois de retour, Dieu sait quels récits. [...] Ils avaient cherché ce caractère original qu’on leur avait tant vanté, et n’avaient rien aperçu qui ne se trouvât ailleurs. D’autres, au contraire, la représentaient comme un pays plus curieux à étudier que la Nouvelle-Hollande. Le journal de terre s’y achetait six liards, la greffe n’y était pas encore connue, et les hommes mangeaient à l’auge, comme les pourceaux civilisés de Poissy. [...]

Jugez quel émoi au récit de ces nouveaux Colomb ! Les bourgeois du Marais en frémissaient d’horreur ; les têtes les plus chaudes d’avertir le gouvernement, et, un beau jour, la Chambre des députés recevait une pétition dans laquelle on signalait la barbarie de la Bretagne, où l’on parlait un patois inintelligible (pour ceux qui ne le comprenaient pas), et par laquelle on suppliait le gouvernement de répandre dans cette malheureuse contrée la langue de Voltaire et de Rousseau, cette langue si éloquente et si gracieuse dans la bouche d’un paysan champenois ou d’un gamin de Paris*. »    [Émile Souvestre fait ici preuve d’ironie]

 

© Sébastien Marineau et l’association Daskor Breizh

association Daskor Breizh
06.11.32.35.32.
57, rue Guy Le Normand,
29600 Plourin-lès-Morlaix