Histoire de la litterature bretonne (03) : Etre ou… ne plus etre

L’union de la Bretagne à la France est proclamée en 1532, mais la France fait bientôt face à la guerre civile puis à la guerre étrangère, ce qui la contraint à ménager les États de Bretagne. Elle s’efforce même de choisir ses gouverneurs dans l’ancienne famille ducale, comme le fameux duc de Mercœur (1582-1598).

Les États de Bretagne se sentent alors assez forts pour résister aux premières tentatives de centralisation : ils refoulent les premiers intendants (ancêtres de nos préfets) en 1636 et en 1647, ils rechignent sans cesse à voter de nouveaux impôts, et la révolte des Bonnets Rouges (1675) doit être réprimée dans le sang.

Mais la même année, Louis XIV impose un vote de l’impôt par simple… acclamation, et fait expédier le Parlement à Vannes jusqu’à ce qu’il impose ses intendants à Rennes (1689-1690). Ses guerres incessantes avec les Anglais et avec les Hollandais ruinent le commerce, et la misère est grande lorsque Louis XV monte sur le trône (1715).

La mise au pas politique se double d’une mise au pas religieuse. La Bretagne est déjà profondément croyante lorsque des missionnaires français se mettent à la parcourir, alors à quoi veulent-ils la « convertir » ? Ces missionnaires sont venus mettre la foi bretonne au diapason de la foi française, et le Tro Breizh lui-même disparaît.

Le Tro Breizh est le pélerinage qui relie les sept évêchés traditionnels de la Bretagne (Quimper, Saint-Pol-de-Léon, Tréguier, Saint-Brieuc, Saint-Malo, Dol-de-Bretagne et Vannes) en l’honneur des sept saints « fondateurs » (St Corentin, St Pol, St Tugdual, St Brieuc, St Malo, St Samson et St Patern).

Comme ça, les Bretons partent en pélerinage sans sortir de la Bretagne ! C’est aussi le seul pélerinage de toute la Chrétienté qui soit circulaire : il n’y a pas de lieu de départ et il n’y a pas non plus de lieu d’arrivée. On part de chez soi et on rentre chez soi, c’est tout. Ce pélerinage a été relancé il y a quelques années.

Les conséquences sur la littérature bretonne sont lourdes. La tradition celtique des rimes internes est remplacée par la tradition française des rimes finales, par exemple, et la langue bretonne emprunte sans discernement à la langue française. On parle même de « brezhoneg beleg » ou « breton de curé ».

Dans ces conditions, on comprend aisément que la littérature bretonne soit tombée au plus bas de son histoire. Un seul exemple du père Maunoir (qui est loin d’être le pire) suffira (nous avons souligné les emprunts trop grossiers au français) :

« Superbité zo mamm
Da galz a pec’hedoù,
A deploromp amañ
Hep kaout remedoù :
Bombañsoù, ha gloar vaen,
Ambition[,] rogoni,
C’hoant da plijout d’ar bed
Zo bugale dezhi.  

Disentiñ, jaktesi [?],
Skandal, aheurtamant,
Diskord, ipokrizi,
Curiosité, ha c’hoant
Da vezañ enoret,
Ha meulet hep rezon,
Ganti ez int ganet
E pep lec’h ha sezon.    [saison]    

[...]

Da gas pell ar vis-se,    [vice]
Remedoù kemerit,
Heuilhit humilité
E viot delivret,
Ha soñjit e tremen,
Hep dale ur momed,
Pep seurt gloar monden,
Madoù, ha pep kened. [...] 
»

Cette mise au pas est consommée au début du XVIIIème siècle. La littérature bretonne est ravalée au rang de littérature régionale, toute la vie culturelle se concentre désormais à Paris, et c’est donc là qu’un écrivain breton comme Alain-René Lesage obtiendra le succès avec des ouvrages comme Turcaret ou l’Histoire de Gil Blas de Santillane.

L’histoire de Gil Blas de Santillane est un roman picaresque où Gil Blas observe la société de son temps et se dit que, puisque les grands de ce monde sont des fripouilles, les petits peuvent bien l’être aussi…

« Avant que d’entendre l’histoire de ma vie, écoute, ami lecteur, un conte que je vais te faire.

Deux écoliers allaient ensemble de Penafiel à Salamanque. Se sentant las et altérés, ils s’arrêtèrent au bord d’une fontaine qu’ils rencontrèrent sur leur chemin. Là, tandis qu’ils se délassaient après s’être désaltérés, ils aperçurent, par hasard, auprès d’eux, sur une pierre à fleur de terre, quelques mots déjà un peu effacés par le temps et par les pieds des troupeaux qu’on venait abreuver à cette fontaine. Ils jetèrent de l’eau sur la pierre pour la laver, et ils lurent ces paroles castillanes : « Aqui està encerrada el alma del licenciado Pedro Garcias : Ici est enfermée l’âme du licencié Pierre Garcias. »

Le plus jeune des écoliers, qui étoit vif et étourdi, n’eut pas achevé de lire l’inscription, qu’il dit en liant de toute sa force :

– Rien n’est plus plaisant ! Ici est enfermée l’âme... Une âme enfermée !... Je voudrais savoir quel original a pu faire une si ridicule épitaphe. 
En achevant ces mots, il se leva pour s’en aller. Son compagnon, plus judicieux, dit en lui-même :

– Il y a là-dessous quelque mystère ; je veux demeurer ici pour l’éclaircir.

Celui-ci laissa donc partir l’autre, et, sans perdre de temps, se mit à creuser avec son couteau tout autour de la pierre. Il fit si bien qu’il l’enleva. Il trouva dessous une bourse de cuir qu’il ouvrit. Il y avait dedans cent ducats, avec une carte sur laquelle étoient écrites ces paroles en latin : « Sois mon héritier, toi qui as eu assez d’esprit pour démêler le sens de l’inscription, et fais un meilleur usage que moi de mon argent. »

L’écolier, ravi de cette découverte, remit la pierre comme elle était auparavant, et reprit le chemin de Salamanque avec l’âme du licencié. »

Comment relever la tête ? La révolte de Pontcallec est écrasée (1718-1720), mais les États de Bretagne accordent jusqu’à 20.000 livres de subventions pour la monumentale Histoire de Bretagne (jusqu’en 1532) de Guy-Alexis Lobineau (1707).

Pourquoi 20.000 livres pour un livre d’histoire ? Parce que l’histoire n’est bien souvent qu’un moyen détourné de faire de la politique. Puisque les États de Bretagne ne peuvent plus émettre de prétentions sur le présent, ils en émettent sur le passé pour… se réserver l’avenir.

Guy-Alexis Lobineau relance ainsi des vieilles polémiques, qui ne sont d’ailleurs toujours pas closes aujourd’hui ! Il y soutient l’indépendance de la Bretagne au Haut-Moyen Âge. Les polémistes royaux ne s’y trompent pas, et l’attaquent violemment. Voici la réponse de Guy-Alexis Lobineau :

« Si mon adversaire veut bien me rendre justice, il ne m’accusera point de m’être fait un vain système par entêtement et par des vues secrètes d’honorer la Bretagne aux dépens de la vérité. Si j’ai eu de l’entêtement, je n’en ai eu que pour cette vérité qu’on m’accuse d’avoir abandonnée dans le dessein de substituer une chimère à la place.

Si je n’ai pas dit que les Bretons « occupaient au commencement une si petite partie de cette grande monarchie, qu’à peine étaient-ils connus, et qu’il était plus difficile de les trouver que de les vaincre » ; si je n’ai pas dit toujours traité leurs chefs « d’aventuriers » ; si je n’ai pas parlé avec mépris de la naissance de Nominoé ; si pour rendre les Bretons vassaux de Rollon et de ses successeurs, je n’ai pas suivi le torrent des historiens de Normandie ; enfin si ne n’ai pas été partout dans les mêmes sentiments que mon adversaire tâche d’établir, j’ai cru suivre en cela, non pas l’impression de mes préjugés, mais des preuves qui m’ont semblé propres à détruire les préjugés des autres. »

On remarquera l’extrême prudence de Guy-Alexis Lobineau, qui ne s’affirme qu’au moyen des doubles négations… Les polémistes royaux chercheront à le « mouiller » dans la révolte de Pontcallec pour le réduire au silence.

C’est dans le même esprit que les mêmes États de Bretagne subventionnent aussi le tout aussi monumental dictionnaire de breton de Louis Le Pelletier (1752). Son titre complet donne le ton : dictionnaire de la langue bretonne, où l’on voit son antiquité, son affinité avec les anciennes langues, l’explication de plusieurs passages de l’Écriture sainte et des auteurs profanes, avec l’étymologie de plusieurs mots des autres langues.

Qu’est ce que l’hébreu et l’Écriture sainte viennent faire là-dedans ? Il ne faut pas oublier que, sous l’Ancien Régime, les langues dignes de respect sont les langues sacrées, c’est-à-dire l’hébreu, le grec et le latin. La langue française elle-même a encore tellement de mal à se faire respecter que l’on parle toujours latin dans les cours d’école. Voici comment Louis Le Pelletier présente la langue bretonne :

« La langue celtique, qui subsiste encore aujourd’hui dans le breton armoricain et dans le breton du Pays de Galles, est l’une des plus anciennes langues de l’Univers. Son antiquité tient à celle des Celtes, et l’origine de ces peuples remonte jusqu’aux siècles les plus reculés.

Gomer, fils aîné de Japhet, est regardé par les plus habiles critiques comme le père des Celtes, et la tige d’où son sortis ces essaims innombrables de peuples qui, sous le nom de Celtes, ont peuplé successivement une partie de l’Asie et presque tout l’Occident. [...]

Quelle que soit cette langue [le breton], il paraît qu’elle sortait de l’Orient. Les mots qui la composent, la manière de les prononcer, le tour des phrases et le tissu du discours ont un rapport frappant et une convenance marquée avec les langues orientales. Samuel Bochart et bien d’autres ont prétendu qu’elle descendait de l’hébreu. Baxter a trouvé dans la langue arménienne une quantité de mots celtiques, et il a cru qu’en bien des occasions il n’était pas possible d’entendre les langues orientales sans le secours du breton. [...] »

La classe, non ?

Cela dit, heu… Je pense que c’est évident pour tout le monde mais, à tout hasard, je précise Louis Le Pelletier a fait ce qu’on appelle aujourd’hui de l’intox… En fait, le breton n’a absolument rien à voir avec l’hébreu.

 

© Sébastien Marineau et l’association Daskor Breizh

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