Histoire de la litterature bretonne (02) : La litterature gothique

La littérature des ducs de Bretagne

Les alentours de l’An Mil sont jonchés de ruines : le grand empire de Charlemagne s’est divisé (843) et la Bretagne en a d’abord profité pour affirmer son indépendance (845), mais l’un et l’autre se sont finalement effondrés sous les coups des vikings.

Cet effondrement est politique bien sûr, mais aussi littéraire car, après la mort d’Alain Fergent (1119), les ducs de Bretagne ne parlent même plus un mot de breton… c’est alors que des mots français se mettent à envahir le vocabulaire.

Le vocabulaire breton doit ainsi beaucoup au latin et à l’ancien français, mais nous ne nous en rendons pas toujours compte car ces deux langues sont mortes : qui sait que nikun vient de nec unus, par exemple, ou que menel, chalañtabut et ostiz viennent du français ? 

Le français devient finalement la seule langue du pouvoir (c’est en français que la Très ancienne coutume de Bretagne est rédigée vers 1320) et la langue de la cour. Le breton n’est plus guère que la langue du peuple en Basse-Bretagne.

Saluons quand même la malice des scribes, qui ont fait de la résistance à leur manière en glissant des bouts de chansons dans… des ouvrages pieux. Voici la chanson d’Ivonet Omnès :

« An guen heguen am louenas 
An hegarat an lacat glas
 »

Ce qui donne en français « La (fille) à la joue blanche m’a réjoui, l’aimable, celle à l’œil bleu1 ».

Lorsque les choses vont mieux, et que les ducs de Bretagne cherchent à reprendre leur rang parmi les grands de ce monde, ils se réapproprient donc leur passé breton mais… en français.

De toute façon, il ne faut pas oublier que les « historiens » de cette époque sont plutôt des écrivains que des savants. Voici comment Pierre Le Baud décrit en 1505 les débuts du roi Arthur :

« Assez tôt après la mort du roi Uther Pendragon, s’assemblèrent les seigneurs de la Grande Bretagne en la cité de Scilestre, en laquelle Arthur, fils dudit Uther, très beau jouvenceau de l’âge de quinze ans, fut par Dubrice, archevêque de la cité des légions, consacré et couronné à roi de ladite Bretagne à la requête des devant dits seigneurs. Lequel Arthur ainsi fait roi nouvellement se disposa de guerroyer les Saxons qui se multipliaient par chacun jour en son royaume en venant de Germanie et par l’aide de Colgrin, leur duc, s’efforçaient en exterminer les Bretons ; et pour ce faire s’en alla en Heborate atout [avec] la juvente du pays. Mais quand Colgrin en ouït la nouvelle, il assembla et joignit avec ses Saxons, les Pictes et les Écossais et atout [avec] son merveilleux ost vint Arthur et ses Bretons rencontrer jouxte les rives du fleuve du Glas. Si y eut à l’assemblée des deux osts bataille merveilleuse et horrible, car de chacune partie combattirent tellement que par peu qu’ils ne churent [tombèrent] tous morts ou navrés en la place… »

Cette littérature de cour a tout de même fière allure ! D’ailleurs, elle ne se fait pas seulement l’écho du passé, elle sait aussi se faire aussi l’écho de son temps.

Un poète comme Jean Meschinot n’hésite pas à s’en prendre aux rois de France en personne lorsque ceux-ci se font menaçants. Ce sont alors des…

« …vicieux qui par abusion
Prennent l’honneur qui ne leur appartient.
Il connaîtront en la conclusion
Leur petit fait par claire vision.
Ceux sont heureux que Dieu de sa part tient.
Qui fait les maux sous couleur de justice,
Innocent saint tout fourré de malice*,    (le roi de france Louis XI)
Se verra choir* en bien grand’ servitude,    (tomber)
À peine aura bon an, mois, ni semaine,
Et si sera en conduite incertaine,
Tout nu d’honneur et de béatitude. 
»

La littérature des enclos paroissiaux

La cour brille de mille feux, mais le peuple n’en voit pas grand chose et se tourne plutôt vers les étoiles. C’est la ferveur religieuse de cette époque qui nous a laissé les monuments de grâce et de granit que sont les enclos paroissiaux.

Les enclos paroissiaux sont des espaces sacrés délimités par une enceinte et qui contiennent l’église et le cimetière, ainsi que divers monuments comme le calvaire, l’ossuaire, la porte triomphale et la fontaine.

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Cette ferveur religieuse laisse également des monuments littéraires dans tous les sens du terme : ce sont des œuvres colossales (plusieurs milliers de vers) taillées dans une langue lourdement francisée, mais finement ciselée à l’aide des rimes internes. Quels sont ces monuments ?

Ce sont tout d’abord des pièces de théâtre qui durent plusieurs heures et qui demandent beaucoup de comédiens. Des villages entiers ont dû se prendre au jeu, et le théâtre est toujours resté très populaire en Basse-Bretagne.

À côté des scènes de dévotions souvent fort longues, on trouve aussi des scènes de la vie courante. Ainsi, lorsque Sainte Barbe s’enfuit pour se consacrer à Dieu, elle croise deux bergers qui jouent à la pelote.

« RIUALEN
Ha ! Gueguen, Gueguen.

GUEGUEN
Petra so a mall ? Riualen.

RIUALLEN
A ny ya, Gueguen, dan menez
Da miret hon deffuet vetez
Hac eno, dram fez, on bezo
Amser euit ober cher mat
Me meux a crenn silsiguenn plat
Ha boutailhat a guin mat so.

GUEGUEN
Ya, dempny ha me benuyo ;
Daz hem auancc a te danczo
Cza ! eomp affo, non guelo den.

RIUALLEN
Pebez hoary on be ny quen ?
Mar bez anezy yenien
Deomp, Gueguen, don em pourmenaff.

GUEGUEN
Guell eu deompny frisq diuiscaff
Da mellat ha da ebataff
Euit hon em tommaff a mat.

RIUALLEN
Heman so taul sech a brech mat
A ya tizmat hac a pat pell.
    Horell !

GUEGUEN
A te teux affet guelet guell
Heb fellell tamm ma cammell,
    Horell !
² »

Ce sont ensuite des chants de Noël qui témoignent à leur tour du lien que les Bretons ont toujours très étroitement maintenu entre la littérature et la musique.

Ce sont enfin des poèmes plus ou moins longs, mais essentiellement religieux eux aussi (le Mirouer de la Mort qui compte aussi plusieurs milliers de vers, Buhez Mabden…), et divers ouvrages religieux (un catéchisme, une profession de foi…).

Un Rabelais breton

La littérature bretonne de langue française se développe également. Outre la littérature de cour et les ouvrages historiques et politiques dont nous avons parlé plus haut, le vieux magistrat Noël du Fail se situe entre la veine « gargantuesque » de Rabelais et la philosophie de Montaigne.

Noël du Fail a publié ses histoires et ses réflexions dans les Propos rustiques (1547), les Baliverneries d’Eutrapel (1548) et les Contes et discours d’Eutrapel (1585).

« Il se meut propos d’un tas d’hommes qui n’ont autre point pour se prévaloir et faire bien les grands contre leurs compagnons, qu’une bonne mine et piafe jointe à l’accoutrement précieux et bien fait, et que beaucoup de tels pipeurs pour n’être découverts, tenaient les meilleures et les plus éminentes autorités aux gouvermenents des Républiques : et se verra un songe creux bien accoutré, curant ses dents, ne répondant que par gestes et contenances, qui humera et engloutira par telle sourcilleuse taciturnité tous les honneurs et prérogatives d’un pays, duquel si le fond était examiné vous n’y trouveriez non plus que les Egyptiens en leur idole Isis, qui fut un gros chat, gras, en bon point, et apâté [nourri] par les prêtres de cette belle diablesse. [...] Je leur ferais, dit Eutrapel, à ces ennuyeux et langards, comme fit un gentilhomme de ce pays à un Espagnol, jouant aux échecs, et les laisserais là plantés à reverdir, parler tout leur saoûl, et quelqu’un pour leur répondre « hon », « oui », « voilà grand cas », « chose étrange », et semblables chevilles pour soutenir telles longueurs. L’Espagnol au moindre pion qu’on lui présentait était une grosse heure à songer, regarder, enfoncer les matières, quelle pièce il devait remuer et jouer ; le Breton ayant donné un échec, sachant que sur cette grosse décision il y avoit un bois abattu pour un longtemps, se couche au lit, sa partie adverse tellement ententive à se dépêtrer qu’il n’en vit, sentit ni aperçut rien… »

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1 Traduction d’Émile Ernault

2 Texte d’Émile Ernault

 

© Sébastien Marineau et l’association Daskor Breizh

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