Histoire de la litterature bretonne (01) : L’age des legendes

Des héros celtiques...

La littérature bretonne est ancienne, très ancienne, et même… plus ancienne que la Bretagne elle-même !

En effet, c’est au Vème siècle que l’Empire Romain s’effrondre. Les Angles et les Saxons en profitent pour envahir ce qui deviendra… l’Angleterre. Dans la foulée, ils en chassent les Bretons qui se réfugient un peu partout : au Pays de Galles, en Cornouailles, et bien sûr dans ce qui deviendra à son tour… la Bretagne.

Ces Bretons emportent alors dans leurs bagages une littérature qui se présente sans doute comme les littératures irlandaise et galloise de la même époque, c’est-à-dire en longues épopées où le barde entremêle la prose, la poésie et la musique.

Une épopée est un long récit dont le souffle épique sert à vanter les exploits de héros plus ou moins mythiques, comme dans les Mabinogion gallois :

« Pwyll, prince de Dyfed, régnait sur les sept comtés de ce pays. Un jour qu’il était à Arberth, sa principale cour, il lui prit fantaisie d’aller à la chasse. L’endroit de ses domaines qu’il avait en vue pour la chasse, c’était Glynn Cuch. Il partit la nuit même d’Arberth et arriva à Llwyn Diarwya où il passa la nuit. Le lendemain il se leva, dans la jeunesse du jour, et se rendit à Glynn Cuch pour y lancer ses chiens sous bois. Son cor sonna le rassemblement pour la chasse ; il s’élança à la suite des chiens et perdit bientôt ses compagnons. Comme il prêtait l’oreille aux aboiements des chiens, il entendit ceux d’une autre meute ; la voix n’était pas la même et cette meute s’avançait à la rencontre de la sienne...1 »

On ne peut pas expliquer autrement qu’un même système de versification, à la fois très original et très sophistiqué, se soit retrouvé dans les épopées irlandaises du VIIème siècle et dans les Noëls bretons du XVIIème siècle. Il s’agit des fameuses rimes internes dont ont peut donner un exemple ci-dessous :

Goude an poan, han doan han huanat a preparat don tadaou,
Den aual glas, allas ! a debras flam Eva hac Adam a tammaou,
Guyr Roue ’n goulaou so deuet dan traou laouen,
Da douen hon blam, hon sam bete amen.

Cette première littérature bretonne s’est perdue, mais nous pouvons en retrouver les matériaux dans la fameuse « matière de Bretagne », dont les littératures française et anglaise se sont servi pour reconstruire les cycles arthuriens, les romans de Tristan et Iseult et les lais, par exemple.

Le sentiment national et… le chauvinisme n’existent pas encore au Moyen-Âge. Des écrivains anglo-français comme Marie de France n’éprouvent donc aucune honte à avouer franchement ce qu’ils doivent à la littérature bretonne :

« D’un moult ancien lai breton
Le conte et toute la raison
Vous dirai…

…En Bretagne eut un chevalier
Preux et courtois, hardi et fier ;
Eliduc eut nom…

...Eliduc avait un seigneur,
Roi de Bretagne la mineur[e]

…Femme eut épouse, noble et sage,
De haute gent, de grand parage,
La femme restait appelée
Guildeluëc en sa contrée…

…Plus loin aima une mechine,  [fille]
Fille était de roi et de reine.
Guilliadun eut nom la pucelle,
Au royaume n’en eut plus belle !…

…D’elles deux a le lai a nom
Guildeluëc ha Guilliadun
»

...aux saints bretons

Est-ce à dire que la littérature bretonne ne nous a vraiment rien laissé de cette époque ? Non, car il ne faut pas oublier qu’après le temps de héros est venu celui des saints.

Les monastères ont vanté leurs mérites dans des hagiographies (des vies de saints) où l’on retrouve un peu (toutes proportions gardées !) le ton de nos marvel comics d’aujourd’hui : les superméchants viennent opprimer le peuple jusqu’à ce que les supersaints viennent le délivrer avec l’aide de Dieu ou… par la ruse.

Seulement, même si l’Église parlait sans doute en breton, au moins pour se faire comprendre, elle écrivait toujours en latin. C’est dommage, mais ces vies de saints sont souvent pleines d’informations, et elles ne sont d’ailleurs pas dénuées d’intérêt littéraire.

Nous vous ferons grâce du latin. Voici le début de la vie de St Pol qu’Albert Le Grand a résumée au XVIIème siècle :

« Le comte, voyant les miracles que Dieu faisait par les mérites de St Pol, le supplia de délivrer cette île de l’importunité d’un horrible dragon, long de soixante pieds, couvert de dures écailles, lequel sortait souvent de sa caverne, et, se ruant sur les prochains villages, dévorait hommes, femmes et bestiaux indifféremment. St Pol consola le comte, et passa la nuit en prières avec ses prêtres et, le matin, dit la messe et se mit en chemin vers la caverne du dragon, avec ses ornements sacerdotaux ; le compte et le peuple le suivirent jusqu’à un endroit d’où ils lui montrèrent la caverne du dragon et n’osèrent passer outre. Il se trouva un jeune gentilhomme de la paroisse de Cléder, lequel s’offrit d’accompagner St Pol et jamais ne le quitter ; le saint accepta son offre, et, ayant béni son épée, marchèrent contre le dragon, auquel le Saint commanda de sortir de sa tanière ; ce qu’il fit, roulant les yeux, en sa tête, froissant la terre de ses écailles et sifflant si horriblement, qu’il faisait retentir les rivages circonvoisins... »

Notons en passant que la langue bretonne existe bien à cette époque (on en a des traces écrites dès le VIIIème siècle), mais que c’est à partir des Xème et XIème siècles « seulement » qu’un latin de moins en moins latin se met à ressembler véritablement à la langue française.

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1 Traduction de Joseph Loth (nous avons remplacés les cantrefs par les comtés)

 

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