Chanson de la Bretagne (la) (37) : Manuscrit (un)

Je viens de lire un vieux livre,
Un vieux livre manuscrit,
Où, vaguement, on sent vivre
Un étrange et doux esprit.

Et je songe à quelque ancêtre
Qui, sachant que je naîtrais,
Sur le bord de sa fenêtre
Fit pour moi ces vers secrets.

    ****

Quand je choisis ma maîtresse,
J’étais encore au berceau.
C’est avec une caresse
Qu’on apprivoise un oiseau…

« Connaissez-vous la fontaine
Qui dort à l’ombre des houx ?
Le plus vaillant capitaine
N’y vient boire qu’à genoux.

« Une fée à tresse blonde,
Une fée au teint de lait
Souriait, dit-on, dans l’onde,
Quand un passant la troublait.

« Or, plus grand, j’ai voulu boire
A la source, et je n’ai vu
Qu’une bourbe dont l’eau noire
M’a fait mal, quand j’en ai bu…

« — Va savoir, me dit ma mère ;
Prends cent écus ! — Je les pris.
Mais la saveur tant amère
Me suivit jusqu’à Paris.

« Au fond de mon écritoire,
Au milieu des livres lourds,
J’entendais la source noire
Bruire toujours, toujours ;

« Et plus ardent à ma lèvre
Remontait le mal vainqueur,
L’éternelle, l’âpre fièvre,
L’inoubliable rancœur… »

    ****

Le Celte, ici, faisait trêve
A ce triste souvenir
Et, hanté d’un mauvais rêve,
Dédaignait de le finir.

Tournons la page… Il bruine :
Sur un fuyant horizon
Tremble la vision fine
Du pays, de la maison !

    ****

Coiffé d’ardoises moussues,
Mon toit natal a grand air
Et, par toutes ses issues,
Rit au rire de la mer.

« Sur le seuil est une vieille
Qui file, file, en chantant,
Et soudain prête l’oreille
Au moindre pas qui s’entend.

Ses yeux ont vu tant de choses
Qu’ils se sont décolorés.
Ses paupières restent closes
Sur les deuils qu’elle a pleurés.

« Ses yeux sont comme une brume
Qui descend avec le soir.
Je paraîs… En eux s’allume
Une flamme douce à voir ;

Une flamme pâle et grise
Soudain brille dans ses yeux,
Comme en un recoin d’église
Un cierge mystérieux.

« Et je dis : Bonjour, ma mère !
Et c’est fini pour le coup
De la vieille chose amère,
De la source de dégoût !

Mais non ! Le lit où je couche
A vu mourir mes aïeux,
Et j’entends crier leur bouche,
Et je sens pleurer leurs yeux.

Larmes lourdes et funèbres !
Mon cœur se remplit d’émoi ;
Et la source de ténèbres
Se remet à sourdre en moi !…

    ****

C’est la chanson de mystère
Qu’à voix basse il faut chanter,
Quand au clocher solitaire
Le glas finit de tinter.

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