Poésies complètes de Charles Le Goffic (85) : Feux d’écobue

    À Maurice Denis

Quand je mourrai, que ce soit chez vous, ma Bretagne
Que ce soit à l’automne, un soir comme ce soir,
Où vos feux d’écobue étoilent la campagne
Et font d’elle un immense et mystique encensoir !

Leur fumée un moment hésite sur la plaine,
Puis se ramasse, oscille et, soudain s’allongeant,
Des tristes Costankous à la blanche Molène,
Effile vers le ciel ses quenouilles d’argent.

De quel nouveau Baal sont-ils la redevance ?
S’évadent-ils sans but à l’horizon vermeil
Ou faut-il voir en eux l’antique survivance
Du culte qu’autrefois vous rendiez au soleil ?

Quand la Tradition, du monde entier proscrite,
Errante, n’avait plus un abri sous les cieux,
Vous aviez conservé pieusement son rite :
L’Occident, grâce à vous, gardait encor des dieux.

Mieux que sur un Thabor ou sur un Janicule,
Ils rayonnaient du haut de vos caps. Et voici
Que, sombrant à leur tour au fond du crépuscule,
Nos dieux, nos derniers dieux vont nous quitter aussi !

Le geste machinal qui vers eux vous incline
Pour vaincre le destin n’est plus assez fervent
Et bientôt, par la lande à jamais orpheline,
Sur leurs nefs de granit ils cingleront au vent…

Ah ! souffrez qu’oublieux de ces tristes oracles
Je garde jusqu’au bout la foi qui m’a bercé !
Que ce miracle encor s’ajoute à vos miracles,
O Bretagne, mystique épouse du Passé !

Je ne veux point vous voir, comme on vous représente,
Prête à vous détourner de son dernier autel,
Mais fidèle à son culte et pâle et frémissante
Pressant sur votre cœur son fantôme immortel.

Et qu’importe s’il n’est qu’une vaine apparence ?
Le songe de vos soirs en serait-il moins beau,
Ce songe où palpitait une obscure souffrance,
Faite de nostalgie et d’effroi du tombeau ?…

Je me suis, comme vous, laissé prendre à son leurre,
Par dégoût du réel tout au rêve épuisant,
Et, captif du Passé, je n’ai pas cru que l’heure
Valût d’être cueillie aux branches du Présent

Et les jours au pied vif, changeants fils de l’année,
Ont fui. L’été qui meurt fait les soleils plus courts,
Et celle dont les mains filent ma destinée
Avant l’hiver peut-être en suspendra le cours.

Je ne me plaindrai pas des rigueurs de la Parque,
Ni du néant des dieux qu’avait créés ma foi,
Si, quand le noir Passeur me prendra dans sa barque,
Un peu de vous, Bretagne, y descend avec moi.

Le mal m’aura doué peut-être dans ma chambre
Et je ne pourrai plus m’accouder devant vous
Au balcon de bois clair d’où j’aimais, en septembre,
Voir monter dans le soir vos feux pâles et doux.

C’est assez que mes yeux vous devinent encore,
Bretagne, et que je puisse, à travers les volets,
Eterniser en eux, au moment de les clore,
Un coin de lande jaune et des rocs violets.

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