Paroles d’un croyant (15) : XIV

Et à travers un brouillard gris et lourd, je vis, comme on voit sur la terre à l’heure du crépuscule, une plaine nue, déserte et froide.

Au milieu s’élevait un rocher d’où tombait goutte à goutte une eau noirâtre, et le bruit faible et sourd des gouttes qui tombaient était le seul bruit qu’on entendît.

Et sept sentiers, après avoir serpenté dans la plaine, venaient aboutir au rocher, et près du rocher, à l’entrée de chacun, était une pierre recouverte de je ne sais quoi d’humide et de vert, semblable à la bave d’un reptile.

Et voilà, sur l’un des sentiers, j’aperçus comme une ombre qui lentement se mouvait ; et peu à peu, l’ombre s’approchant, je distinguai, non pas un homme, mais la ressemblance d’un homme.

Et à l’endroit du cœur, cette forme humaine avait une tache de sang.

Et elle s’assit sur la pierre humide et verte, et ses membres grelottaient, et, la tête penchée, elle se serrait avec ses bras, comme pour retenir un reste de chaleur.

Et par les six autres sentiers, six autres ombres successivement arrivèrent au pied du rocher.

Et chacune d’elles, grelottant et se serrant avec ses bras, s’assit sur la pierre humide et verte.

Et elles étaient là, silencieuses et courbées sous le poids d’une incompréhensible angoisse.

Et leur silence dura longtemps, je ne sais combien de temps, car jamais le soleil ne se lève sur cette plaine : on n’y connaît ni soir ni matin. Les gouttes d’eau noirâtre y mesurent seules, en tombant, une durée monotone, obscure, pesante, éternelle.

Et cela était si horrible à voir que, si Dieu ne m’avait fortifié, je n’aurais pu en soutenir la vue.

Et, après une sorte de frissonnement convulsif, une des ombres, soulevant sa tête, fit entendre un son comme le son rauque et sec du vent qui bruit dans un squelette.

Et le rocher renvoya cette parole à mon oreille :

Le Christ a vaincu : maudit soit-il !

Et les six autres ombres tressaillirent, et toutes ensemble soulevant la tète, le même blasphème sortit de leur sein :

Le Christ a vaincu : maudit soit-il !

Et aussitôt elles furent saisies d’un tremblement plus fort ; le brouillard s’épaissit, et, pendant un moment, l’eau noirâtre cessa de couler.

Et les sept ombres avaient plié de nouveau sous le poids de leur angoisse secrète, et il y eut un second silence plus long que le premier. Ensuite une d’elles, sans se lever de sa pierre, immobile et penchée, dit aux autres :

Il vous est donc advenu ainsi qu’à moi ? Que nous ont servi tous nos conseils ?

Et une autre reprit : La foi et la pensée ont brisé les chaînes des peuples : la foi et la pensée ont affranchi la terre.

Et une autre dit : Nous voulions diviser les hommes, et notre oppression les a unis contre nous.

Et une autre : Nous avons versé le sang, et ce sang est retombé sur nos têtes.

Et une autre : Nous avons semé la corruption, et elle a germé en nous, et elle a dévoré nos os.

Et une autre : Nous avons cru étouffer la Liberté, et son souffle a desséché notre pouvoir jusqu’en sa racine.

Alors la septième ombre :

Le Christ a vaincu : maudit soit-il !

Et tous d’une seule voix répondirent :

Le Christ a vaincu : maudit soit-il !

Et je vis une main qui s’avançait ; elle trempa le doigt dans l’eau noirâtre dont les gouttes mesurent en tombant la durée éternelle, en marqua au front les sept ombres, et ce fut pour jamais.

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