Souvenirs de régiment

Genre
Poésie
Langue
Français
Source
Paris, Didier et Cie Libraires, 1882
Transcription
Sébastien Marineau
Dans le même ouvrage :

          List d’ar paotr kalet eus an Armorig ! 
          Place aux durs garçons de l’Armorique !

          I
La diane a sonné. Le jour luit. Nous partons.
Bonnes gens, venez voir deux cent trente Bretons
Passer gaillardement sous l’habit militaire.
Ceux qui creusaient hier leurs sillons dans la terre,
Abandonnant là-bas les champs et les chevaux,
Soudain, pour l’exercice, ont laissé leurs travaux,
Pour les fusils légers les pesantes charrues,
Et les landes en fleurs pour le pavé des rues.
La troupe avance en ordre, et les petits enfants
Courent auprès de nous joyeux et triomphants.
Ce n’est pas le corn-boud, c’est le clairon qui sonne ;
Nous marchons aussi bien que les vieux, et personne
Ne manque un seul instant la cadence du pas ;
La tristesse, en chemin, ne nous arrête pas.
Quand nous aurons gagné, là-bas, ces grandes plaines,
Toutes nos voix, en chœur, diront, mâles et pleines,
Les couplets de la Vieille ou de Marionnik.
Goulven, Divy, René, Corentin, Yvonnik,
Quand ils ont un peu bu n’en sont pas plus malades
Et n’en chantent que mieux nos antiques ballades.

          II
Hélas! que de fois j’ai laissé
Mon cœur dans une humble chaumière.
Marinna, si tu m’as blessé,
Du moins tu n’es pas la première.

Dans un vallon du temps d’Arthur,
Après les exploits de la cible
Nous allions respirer l’air pur
Sur les bords d’un ruisseau paisible.

Là, les siècles ont entassé
Des débris de tours féodales ;
Là, les moines du temps passé
Ont fait résonner leurs sandales.

C’est un vallon mystérieux
Qui se souvient du moyen âge ;
L’archéologue curieux
Vient y fouiller dans le feuillage.

Mais moi, j’y descendais pour voir
Marinna, si blonde et si belle ;
Elle n’a jamais dû savoir
Que je n’y venais que pour elle.

Marinna, si tu m’as blessé,
Du moins tu n’es pas la première ;
Hélas ! que de fois j’ai laissé
Mon cœur dans une humble chaumière !

          III
Et ce ne sera pas, sans doute, le dernier
Que saura captiver la fille du meunier,
Marinna, la blondine à la taille élancée.
Heureux qui lui dira : « Venez, ma fiancée,
« Allons causer au fond du vallon parfumé. »

Comme le frais pollen qui tremble au mois de mai
Sur l’églantine rose où le zéphyr se joue,
La fleur du froment pur s’étalait sur sa joue
Et sur ses blonds cheveux dont elle argentait l’or.
Telle qu’en ces jours-là je la revois cncor.
Ainsi poudrée à blanc, je la trouvais exquise
Et croyais voir en elle une jeune marquise
Pour de pauvres habits laissant, coquettement.
Le velours précieux et le satin charmant.

          IV
Que de fois, à genoux dans l’herbe des prairies,
Pour nous elle a rempli les faïences fleuries
Du lait neigeux et pur des troupeaux de Kerné !
Que de fois son beau front sur nous s’est incliné
Quand elle nous versait la liqueur sayoureuse.

Vierge de mon pays, Marinna, fille heureuse !
Ton âme a conservé son repos, et jamais
Jamais tu ne pourras savoir que je t’aimais !