les Pilleuses de mer

Rumm
Barzhoniezh
Yezh
Galleg
Orin
Paris, Didier et Cie Libraires, 1882
Treuzskrivañ
Sébastien Marineau
En hevelep levr :

« Qu’il est dur à gagner le pain de la famille !
« Ton père, ton futur et ton frère, ma fille,
« Le cherchent loin d’ici sur les flots ténébreux.
« Nous ne les reverrons qu’à la lune prochaine.
« Ils travaillent pour nous dans leur barque de chêne,
« Ma fille, travaillons sur la côte, pour eux.

« J’ai vécu bien longtemps déjà ; j’ai la science
« Acquise par la lente et sûre patience.
« Crois-moi sans hésiter : le temps est bon ce soir,
« Profitons de l’aubaine, et mettons-nous à l’œuvre.
« L’orage n’est pas loin : Vif comme la couleuvre,
« Un grand éclair bleuâtre a fendu le ciel noir.

« Le vent maudit se lève. Au large, déchaînée,
« Déjà la Manche mène une danse effrénée ;
« Les matelots en vain cherchent les tours de feu (1).
« Viens ; l’agile pétrel se prépare aux tempêtes ;
« Les cris de l’ouragan sont nos hymnes de fêtes,
« Le naufrage est un bien qui nous vient du bon Dieu.

« Viens ; la falaise est sombre et le ciel sans lumières ;
« Les laboureurs oisifs dorment dans leurs chaumières,
« Les femmes de marins sanglotent à genoux.
« Regarde cette nef que le vent désespère ;
« Elle arrive à propos ; la mer nous est prospère,
« Comme une bonne vache elle met bas pour nous.

« Ma fille, les absents avant une semaine
« Reviendront partager (si Dieu nous les ramène)
« L’épave du vaisseau que perd un feu trompeur.
« Vois : il rase l’écueil dans sa course imprudente,
« Aux cornes du taureau pends la lanterne ardente ;
« Ma fille, l’on dirait que tu trembles de peur. »

Et la vieille poussait des hurlements sauvages ;
Et ses fourches de fer sur les tristes rivages,
Sinistres, attendaient le signal du combat.
Et le fanal jetait sa lueur violette
Sur la maigre sorcière aux jambes de squelette,
Digne de figurer aux rondes du sabbat.

Alors on eût pu voir, à demi, dans la brume.
Là-bas, près des brisants sous un linceul d’écume,
Une barque sombrer avec des cris de mort.
Et sur l’affreux rescif l’infâme créature,
Comme un corbeau glouton qui cherche sa pâture,
Harponner des débris sans crainte et sans remord.

Mais quand l’aube du jour se leva, douce et claire,
Devant le flot gonflé d’un reste de colère,
Les femmes, à genoux, pleuraient stérilement.
Sur la plage où fouillaient encor leurs mains avides,
Elles avaient trouvé, déchirés et livides,
Les cadavres du fils, du père et de l’amant !

(1) Les phares.