les Mobiles d’Arvor

Genre
Poetry
Language
French
Source
Paris, Didier et Cie Libraires, 1882
Transcription
Sébastien Marineau
In the same work :

Le vieux prêtre disait aux mobiles d’Arvor :
« Après la guerre, enfants, nous verrons-nous encor ?
« Quand la paix reviendra je serai mort peut-être ;
« Beaucoup, loin du pays, pour toujours tomberont ;
« Dieu voudra-t-il permettre à ceux qui survivront
« De retrouver, vivant encore, leur vieux prêtre ? »

« Les vierges leur disaient : « N’allez pas aux combats ;
« Voyez, voyez le ciel rouge de sang, là-bas ;
« C’est signe de malheur ; restez dans vos familles ;
« Vous êtes fiancés depuis longtemps à nous,
« Restez ; nous vous prions en grâce, à deux genoux,
« Restez, restez, disaient les belles jeunes filles. »

Les mères leur disaient : « Qu’allons-nous devenir ?
« Sur vos petits berceaux, songeant à l’avenir,
« Nous avons répandu bien des larmes amères ;
« Aujourd’hui nous pleurons encor, comme jadis.
« Dieu n’a plus qu’à nous prendre en son saint paradis ;
« Quand les fils vont mourir à quoi servent les mères ?

Les femmes leur disaient : « Par qui seront nourris
« Les enfants orphelins, les femmes sans maris ?
La mort est dans nos cœurs ; la mort est dans nos âmes ;
« Vous partez, mais, hélas ! reviendrez-vous jamais ?
« Le voile de la veuve est pour nous, désormais ;
« Le voile de la veuve est pour vos pauvres femmes ! »

Les pères leur disaient : « Faites votre devoir,
« Et si dans quelque temps nous devons nous revoir,
« Vous trouverez les blés déjà grands et prospères,
« Car nous cultiverons jusqu’à votre retour
« Vos champs abandonnés chacun à notre tour,
« Adieu donc ; soyez forts et dignes de vos pères. »

Les enfants leur disaient : « Nous sommes trop petits
« Pour vous suivre là-bas. Quand vous serez partis,
« Chaque jour, en menant paître sur la montagne
« Vos petits moutons bruns, tout le long du chemin,
« Nous penserons à vous, le rosaire à la main. »

Et les fils résignés de la vieille Bretagne
S’en allaient tristement et ne répondaient pas.
Comme des condamnés que l’on mène au trépas,
Ils quittaient, le front bas, les landes maternelles.

Mais quand le bon sergent, aux heures solennelles,
Leur disait : « Dans les bois, là-bas, le Prussien
« Nous attend ; que chacun démolisse le sien ;
« Visons juste et n’ayons pas peur ; l’affaire est grave ;
« S’ils sont battus, tant mieux ; si nous manquons le coup,
«Nous mourrons pour la France et c’est déjà beaucoup. »

Les mobiles d’Arvor répondaient au vieux brave :

« La mort n’est pas un mal pour les rudes Bretons,
« Nous ne la craignons pas lorsque nous nous battons ;
« Et nous n’avons qu’un cœur pour aimer deux patries,
« La France et l’Armorique, également chéries ! »