le Jardin des Morts

Genre
Poetry
Language
French
Source
Paris, Didier et Cie Libraires, 1882
Transcription
Sébastien Marineau
In the same work :

               Laudate pueri Dominum, 
               Laudate nomen Domini. 
                              Psaume 112

L’air était doux, le ciel limpide et radieux ;
Tout semblait rajeuni dans la verte campagne,
Le cimetière même avait un air joyeux,
               Dans ce village de Bretagne.

J’avais laissé la foule et le monde bruyant,
Pour cet enclos, ami du calme et du silence,
D’où je voyais briller, à l’horizon fuyant,
               L’azur de l’Océan immense :

La mer et ses flots bleus par l’écume frangés,
La mer, pleine de voix qui pleurent sur les rives,
Vaste et lugubre tombe où tant de naufragés
               Dorment sous les vagues plaintives !

Et moi, dans ce jardin où l’on ne trouvait pas
De marbre somptueux ou de caveau superbe,
Je cheminais, pensif, et je priais tout bas
               Pour ceux qui sommeillaient sous l’herbe.

Car lorsque meurt le pauvre, un altier monument
N’étale pas pour lui d’orgueilleuse sculpture ;
Dans le champ du repos, quelques fleurs seulement
               Ornent sa triste sépulture.

On donne une humble place à ses restes mortels,
Sur la terre bénite un peu d’herbe est semée,
Et sa tombe repose à l’ombre des autels,
               A côté de l’église aimée.

Là, c’était une vierge enlevée à quinze ans.
Et jeunesse, beauté, doux regards de colombe.
Délicate fraîcheur et charmes séduisants,
               Tout s’était perdu dans la tombe !

Là, c’étaient deux enfants, dans un même tombeau,
Petits anges de Dieu que le ciel nous envie
Et que la froide mort avait pris au berceau,
               Avant qu’ils connussent la vie.

De peur d’inquiéter leur tranquille sommeil,
Je marchais doucement près de leur lit de terre ;
Un grand chêne, inondé de rayons de soleil,
               Couvrait leur tombeau solitaire.

L’arbre immense cachait, entre ses bras touffus,
Un nid charmant rempli de murmures confus.
Mille chants réjouis, dans les vertes ramées,
Saluaient le printemps aux senteurs embaumées ;

Mon âme comprenait cet hymne de bonheur,
Mon âme entendait ce langage,
Et les petites yoix disaient dans le feuillage :
               « Enfants, bénissez le Seigneur ! »